Gérard Riffard garde le cap dans l’Anticyclone

Le 11 juin dernier, le père Gérard Riffard comparaissait devant le Tribunal de Police de Saint-Étienne pour non-respect d’un arrêté municipal interdisant l’hébergement de réfugiés à l’église Sainte Claire. Le parquet a requis 50 € d’amende par jour d’infraction, soit près de 12 000 €. Le jugement a été mis en délibéré au 10 septembre prochain.

C’est dans son petit appartement au sein de l’église Sainte Claire, dans le quartier de Montreynaud, que Gérard Riffard me reçoit. S’il a volontiers accepté de répondre à une énième interview, il déclare en revanche être gêné par le fait d’être mis en avant alors qu’ils n’est que le président de l’association et que de nombreuses autres personnes partagent avec lui ce travail et les responsabilités que cela implique. « J’aimerais que leur rôle aussi soit reconnu. » Il estime que ce qu’il fait n’a rien d’extraordinaire, que c’est tout simplement normal. « Nous vivons dans une Église qui, depuis l’élection du Pape François, a un langage qui a un petit peu bougé. » Il rappelle que ce dernier a effectué sa première visite à Lampedusa« où les demandeurs d’asile viennent se réfugier sur l’île ou se noyer ».

L’association Anticyclone

L’aide aux réfugiés n’a rien de nouveau pour Gérard Riffard, aujourd’hui à la retraite. En effet, bien avant l’arrêté municipal qui lui vaut aujourd’hui d’être poursuivi en justice, il y a eu la création du groupe « Anticyclone » il y a une douzaine d’années, devenu une association loi 1901 il y a quatre ans. « L’hébergement n’a jamais été compris dans les objectifs de notre association », précise-t-il. « Ce n’est pas notre boulot et nous n’en avons pas les moyens. »

Mais il y a sept ans de cela, trois jeunes mineurs angolais se sont retrouvés à la rue après avoir été soupçonnés d’être majeurs suite à des tests osseux. Ils ont donc été accueillis à l’église pendant plusieurs mois le temps que leur minorité soit reconnue. À l’époque, Gérard Riffard loge des demandeurs d’asile dans son propre appartement. N’ayant pas assez de place chez lui, le collectif commence alors à accueillir des personnes dans les salles de réunion. L’hébergement des demandeurs d’asile qui doit être assuré par l’État ne l’étant pas, de plus en plus de personnes se tournent vers le collectif Anticyclone et l’église Sainte Claire, « pour avoir au moins un petit coin pour dormir ».

Parmi les personnes « hébergées » à l’église, on trouve deux groupes. Tout d’abord, les demandeurs d’asile qui arrivent. En situation régulière, ceux-ci doivent se rendre à Lyon pour faire leur demande d’asile à la Préfecture de Région afin de se voir proposer un hébergement, ce qui peut parfois prendre des mois. Il y a ensuite les déboutés, dont la demande d’asile a été rejetée par l’OFPRA et la CMDA et qui ont été expulsés des hôtels où ils étaient jusqu’alors logés. Ce sont actuellement un peu plus de quarante adultes et une dizaine d’enfants qui sont logés dans l’église.

« On n’héberge pas, on met à l’abri »

C’est en vertu de deux arrêtés municipaux que Gérard Riffard est aujourd’hui poursuivi, le dernier datant de février 2013 et le premier de la fin 2012, suite au passage de la Commission de Sécurité. « Mais la Préfecture est derrière », ajoute-t-il avec un petit sourire ironique. Cliquer ici pour voir la vidéo.

Gérard Riffard n’a pas la langue dans sa poche et n’hésite pas à dire ce qu’il pense : « Il me semble que ça fait un temps que le procureur nous avait à l’oeil ». Cela remonte à l’époque où l’association avait saisi le Juge des Enfants pour venir en aide à des mineurs, ce qui lui a valu d’être convoqué plusieurs fois au commissariat. En septembre 2013, ce sont tous les membres du conseil d’administration de l’association Anticyclone qui sont à leur tour convoqués par la police, soupçonnés de faire partie d’une filière d’immigration clandestine, de faire des faux papiers. « C’était complètement aberrant. » La police ne peut que constater qu’il n’en est absolument rien. Cliquer ici pour voir la vidéo.

Concernant l’amende de 50 € par jour d’infraction, il déclare que l’association héberge des réfugiés depuis beaucoup plus longtemps, qu’elle en héberge d’autres depuis et, surtout, que « cela n’arrangera rien ». Il rappelle également que cet hébergement d’urgence assuré par Anticyclone ne coûte pas un centime au contribuable puisque c’est l’association qui assume le coût de l’eau, de l’électricité ou du chauffage l’hiver. De plus, des travaux ayant été effectués cet été, notamment au niveau des sanitaires, l’argument de la sécurité et de l’hygiène pourra-t-il encore leur être opposé ? Quoi qu’il en soit, nul doute que même en cas de condamnation, Gérard Riffard et Anticyclone continueront d’apporter leur soutien aux réfugiés.

Mickael dias

Sommes-nous un sas ou une nasse ?

Samedi 8 octobre à 14 heures, l’église sainte claire et l’AGEF dans le quartier en cours de réhabilitation de Montreynaud et voit affluer une assistance nombreuse. Migrants et paroissiens vont faire connaissance durant cette après-midi. Une façon intelligente et solidaire de prolonger sur le terrain le thème des « Semaines Sociales » 2011 : migrants un avenir à construire ensemble. « L’après-midi a aussi été l’occasion de sortir du « tout compassionnel » et de faire un point sur les éclairages bibliques, juridiques mais aussi les recours possibles » explique le P. Louis Tronchon, coordinateur de l’événement au nom d’un collectif (1). Après un temps d’accueil où le P. Gérard RIFFARD souhaitait la bienvenue à Montreynaud invitant à « prendre de la hauteur sur la question difficiles des migrations », un mot d’exhortation à l’ouverture du Père LEBRUN, la parole était donnée à un historien, Maurice BEDOIN, et à un sociologue de l’université de Saint Etienne Abdelkader BELBAHRI. Ils ont évoqué la question sur le long terme et le terreau stéphanois. «  St Etienne est traditionnellement une ville d’accueil où de nombreux migrants étaient accueillis dans la métallurgie, dans les mines. Aujourd’hui, c’est plus difficile. Sommes-nous un Sas (lieu de passage qui introduit à un ailleurs) ou une nasse (lieu d’enfermement dans les problèmes) ? » résumera le P. Gérard Riffard.

Un temps de rencontre et d’échanges Les 250 participants se répartissaient alors en 26 carrefours, disséminés dans les locaux du centre paroissial et de l’AGEF, autour d’un migrant témoignant de ce qu’il vit et d’un animateur favorisant le dialogue. « Lieux de rencontre, ils ont permis à beaucoup de migrants d’exprimer leur souffrance de ne pas être accueillis, de vivre ici dans des conditions souvent inhumaines, dans une incertitude totale quant à l’avenir, notamment pour les mineurs isolés » explique le P. Gérard Riffard
Quelques associations ont ensuite dit leur travail auprès des migrants. Michel ROUANET de la CIMADE a développé le suivi des dossiers d’asile. Liliane Boghossian et Joseph Maussier de La Passerelle ont développé les questions de logement et exposé le rôle du comité de parrainage. Martine Valla (CGT) s’est appuyée sur la lutte des « travailleurs sans papiers » dans la région Parisienne (2) pour appeler à une mobilisation dans le monde du travail. Pierre Rachet a parlé de l’action du mouvement Réseau d’Education sans Frontière (RESF) pour l’éducation des enfants. Charles Mata lipoko a rappelé l’action d’Anticyclone (lire ci contre) né en 2002 suite à un souci de l’équipe pastorale de la paroisse St Vincent de Paul d’accueillir et de rejoindre des demandeurs d’asile présents sur le quartier et qui, au-delà de la solidarité, de l’accompagnement, porte le souci de la vie spirituelle des migrants.

Ne pas arracher les pages de la Bible Puis la parole était laissée au Père Christian MELLON, Jésuite d’origine stéphanoise, spécialiste de ces questions d’immigration (Lire également à ce sujet Eglise de saint etienne N° 526 « Migrants les fondements des positions chrétiennes ») Il lui avait été demandé de redire « les bases » qui font que l’Eglise catholique soutient avec force le droit à la migration, et concrètement la vie des migrants présents chez nous. Christian Mellon, sj a ancré le soutien aux immigrés dans des textes bibliques (A.T. et N.T) et dans la doctrine sociale de l’église, qui se poursuit toujours par les dernières déclarations des papes et évêques. Il a souligné qu’il y a  » des pages de la Bible entendues 100 fois mais comme « arrachées » de notre mémoire » Sa lecture biblique a donc rappelé que le Peuple de Dieu a fait concrètement l’expérience de la migration en Egypte et à Babylone lors de la déportation. « Tu soutiendras l’émigré car tu te rappelleras que toi-même fus un étranger… » Le Christ accueillant aux étrangers, nous invite à devenir le prochain de celui qui souffre (Le bon Samaritain), il s’identifie lui-même à l’étranger qui a été accueilli : « J’étais un étranger et vous m’aves recueilli » (Matthieu 25).

Comment avancer pour que davantage de croyants perçoivent positivement les enjeux de l’accueil de l’étranger ? Il a été dit, qu’en France, les migrants apportent davantage de richesse à la vie du pays qu’ils ne coûtent… Ils ont le plus profond désir d’apporter leur dynamisme au pays qui les accueille. Dans des pays vieillissants qui risquent de manquer de main d’œuvre, ils sont une chance d’avenir. Un pays se construit par « l’intégration » de cultures différentes qui peuvent s’enrichir les unes les autres. Ils sont là avec leur foi, qui souvent peut venir réveiller la nôtre… C’est un long travail de conscientisation qui demande beaucoup de temps. Il sera certainement favorisé par la rencontre concrète des migrants, l’accueil de leur histoire et de leur vie. Faut-il encore le vouloir… Notre foi nous y incite fortement. Comme le disait souvent Jean Paul II reprenant lui-même l’Evangile : « N’ayons pas peur… » P. Gérard Riffard (extrait de Plein Vent N° 117)

Accueillir l’étranger c’est l’église Christian Mellon a rappelé aussi l’enseignement constant des Pères de l’Eglise se continuant aux papes, de Paul VI à Benoit XVI en passant par Jean-Paul II. « Depuis toujours l’église soutient ce droit à se déplacer, et appelle à la fraternité vie à vis des migrants, explique le P. Mellon. De multiples textes du Magistère vont en ce sens. Jean Paul II, en particulier a eu des paroles très fortes reconnaissant aussi, que c’était un défi pour l’Eglise, de faire évoluer la mentalité de nombreux croyants peu favorables aux migrants. Accueillir l’étranger, ça ne vient pas que d’un bon sentiment, c’est constitutif de ce que nous sommes et de ce qu’est l’Eglise. » Christian MELLON a ensuite évoque les manières d’accueillir les migrants et leurs propres manières de se situer dans notre société : assimilation, communautarismes, intégration … Il a terminé en disant qu’il ne fallait pas « assimiler l’étranger en effaçant ses différences, ni l’enfermer dans des ghettos, mais savoir l’accueillir, l’intégrer tel qu’il est avec sa culture, sa religion, son histoire pour s’ouvrir à l’autre et s’ouvrir à son étrangeté. » Aux termes de cette après-midi, l’objectif poursuivi par le collectif d’association partenaires semblait quasiment atteint (lire aussi Verbatim). « Beaucoup de participants ont été heureux de rencontrer des MIGRANTS et de se mettre à l’écoute de leur histoire, de leurs difficultés et de leurs espoirs. Cette rencontre aura été utile… même si on peut regretter qu’elle n’ait pas encore eu assez d’échos dans nos communautés paroissiales de base » explique Roger Millet de la paroisse saint Mathieu. Ensuite, quelques questions sont venues de l’assemblée, avant la clôture de la rencontre, et le rangement des locaux.

Jean-Pierre Jusselme
De nombreux groupes et associations étaient à l’initiative de cette organisation : Les mouvements d’Action Catholique, La Pastorale diocésaine des migrants, le Secrétariat diocésain aux affaires sociales et à la solidarité, le Secours Catholique, le CCFD, la CIMADE, Chrétiens en Liberté, les chrétiens dans l’enseignement public, Le comité de parrainage de Firminy, Le comité Solidarité Roms, le Réseau d’Education sans Frontières, La Passerelle, Anticyclone etc…

Le 13 février 2008, les cuisiniers « sans-papiers » du restaurant « La Grande Armée » se mettaient en grève pour exiger leur régularisation. Six jours après, sept, d’entre eux étaient régularisés. Deux mois plus tard, le 15 avril 2008, plus de 200 travailleurs sans-papiers entament une nouvelle grève sur leurs lieux de travail, en ayant en tête la régularisation des dizaines de milliers d’autres « sans-papiers » vivant et travaillant en France. Depuis un collectif CGT vise à étendre le sujet aux négociations « interpro » pour des migrants « insérés » (cotisations, ….) par le travail.

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