La Fête du Livre, une réinvention permanente.

Jacques Plaine est avec Max Rivière le «  père » de la Fête du Livre »

Quel regard portez-vous sur cette Fête du livre que vous avez lancée il y a 28 ans ?

Jusqu’à ces deux dernières années, les fêtes du livre n’avaient pas beaucoup évolué mais j’ai l’impression qu’Isabelle Rabineau (NDLR, commissaire de l’événement) a voulu faire des choses nouvelles et je trouve cela intéressant. Ici, cette fête a toujours eu pour objectif d’amener au livre des gens qui ne lisent pas ou peu alors que la plupart de ses homologues s’orientent vers des manifestations plus élitistes pour des raisons que je ne saisis pas totalement. Peut-être les auteurs en ont-ils assez de rester derrière une table et d’enchaîner les dédicaces, ce qu’ils étaient ravis de faire il y a vingt-six ans ? Peut-être veulent s’impliquer autrement ? En tout cas , je ne voudrais pas que l’on oublie l’idée de base de ce rendez-vous qui est d’attirer ceux qui ne fréquentent ni les bibliothèques ni les librairies. C’est pourquoi je tenais beaucoup à ce qu’elle ait lieu dans la rue. J’aurais beaucoup aimé développer davantage le côté festif , joyeux et populaire avec des animations de rues , une ambiance sud-américaine et des chars sur le thème du livre. J’ai l’impression de ne pas être allé au bout de cette idée alors que ce côté convivial et découverte plaisait beaucoup . Mais aujourd’hui, ceux qui développent des actions autour du livre ont peur d’être taxé de provincial et veulent faire comme à Paris, c’est-à-dire un rendez-vous réservé aux gens cultivés. Je voudrais que quelqu’un réinvente cet esprit festif et recrée de la convivialité avec un produit qui n’est pas fait pour cela puisqu’il s’agit plutôt d’un loisir solitaire.

La décentralisation dans les quartiers lancée par Nora Khennouf vous semble-telle aller dans ce sens ?

Sûrement , mais pas le jour de la fête. L’idée c’est bien en effet d’amener des auteurs à l’école pour que le lendemain les familles aient envie de venir à la fête. Il faut que tout ce qui se passe dans les quartiers incite les habitants à descendre en ville et non pas à rester chez eux. A Saint-Etienne, la fête est toujours restée ouverte et totalement gratuite. Il faut qu’elle le reste.

Vos coups de cœur parmi les auteurs locaux ?

Je dirai Paul Fournel, Jean-Noël Blanc , Pierre Charras et tout récemment Sabri Louatah qui vient de publier le tome III des «  Sauvages ». Je me réjouis que le magazine Lire l’ait élu premier roman français de l’année en 2012, tandis que le meilleur livre sport a été attribué à «  Anquetil tout seul » de Paul Fournel. Deux Stéphanois dans un même palmarès !

Dominique Berthéas


Le livre rend fort

La décentralisation de la Fête du Livre est le fruit de l’engagement de Nora Khennouf. Docteur en histoire, fille de parents analphabètes, la conseillère déléguée au livre et à la culture évoque son attachement viscéral à la lecture, moteur de toute son action.

Comment est née la décentralisation de la Fête du Livre ?
Jusqu’en 2007, les rencontres entre les classes et les auteurs se déroulaient le samedi matin. Dès 2008, à mon arrivée, nous avons avancé ces rencontres au vendredi pour toucher plus de classes. Parallèlement, je suis allée à la rencontre des structures associatives – centres sociaux, amicales laïques – des quartiers périphériques du centre-ville pour les intégrer à la Fête du Livre. Ces établissements ont accueilli avec enthousiasme la possibilité de devenir acteurs et porteurs d’une mission. Ils ont instauré dès octobre 2008 des animations en amont de l’évènement.. Cette année j’ai eu beaucoup de demandes. Presque tous les quartiers sont touchés, sauf Le Soleil. A Côte Chaude, il y a de la lecture poétique pour les 0-3ans, un atelier d’écriture gaga pour les adultes, un atelier de création littéraire pour les 6-10 ans avec le CRILJ, des contes avec les ateliers de la rue Raisin qui ont touché 270 élèves et une manifestation de clôture avec les Oiseaux d’Arras à l’école privé Saint-André.
Idem à Montreynaud où l’AGEF a accueilli, non seulement les écoles du quartier, mais aussi Sévigné, Neulise, Violay, Terrenoire, Villars, La Grand Croix, Saint-Louis, soit plus de 1400 demandes. La médiathèque de Tarentaise a mis en place une journée d’étude où auteurs et critiques viennent débattre. Depuis 2008, le réseau des médiathèques se mobilise pour le prix du conseil municipal des enfants, initiative qui est portée par la médiathèque-cinémathèque. Et bien sûr, la résidence d’artiste que j’ai instaurée en 2011 et qui est dédiée cette année à Bertrand Leclair, touche aussi les quartiers.
Je suis heureuse de constater que certaines associations proposent désormais des rendez-vous autour de l’écrit et de la lecture toute l’année.

« Je veux qu’on apprenne à se rencontrer »

Combien d’établissements de quartiers se sont intégrés à la manifestation ?
Aujourd’hui, pas loin d’une centaine dont une majorité d’écoles – stéphanoises et ligériennes-, ce qui représente beaucoup d’élèves. On peut dire que Saint-Etienne devient un pôle du livre . Il faut que cela continue !

La fête du livre du livre peut-elle contribuer à relier les quartiers ?
« Mais oui . En plus de la dynamique autour du livre cela permet de décloisonner. Je veux qu’on apprenne à se rencontrer, à se parler à se connaître. A mon avis, seule la culture a cette capacité. Notre ville a la chance d’accueillir une manifestation littéraire d’envergure ! Si on sait relier les dédicaces des auteurs à l’action de lire, on intègre les citoyens dans une manifestation qui leur appartient mais on peut aussi développer leurs connaissances et leurs capacités, quel que soit leur âge.

Quels sont les moyens de cette décentralisation ?
Nous finançons tous les achats de livres pour les classes. Le prix du Conseil Municipal des Enfants est doté de 2.000 euros. Et j’ai fait ouvrir une ligne budgétaire pour accompagner les associations dans leurs interventions sinon ce ne serait pas possible.

« Une émotion inestimable »

Qu’est ce qui vous motive personnellement dans ces actions autour du livre ?
J’ai écrit un livre « Les trois clés », dans lequel j’explique que la lecture a été déterminante dans mon parcours. Mes parents étaient analphabètes mais pleins d’amour. Ils savaient juste signer. Je dois mon épanouissement au socle que j’ai construit grâce à la lecture à laquelle j’ai eu accès grâce à une bibliothèque de proximité quand j’étais à l’école primaire de l’Horme. Si j’ai passé le CAPES puis soutenu ma thèse de doctorat en histoire à Lyon III c’est grâce à toutes les lectures de mon enfance qui m’ont donné des capacités à analyser, à comprendre et à proposer des hypothèses.

Vous définiriez-vous comme une militante du livre ?
Je dirai simplement que je suis profondément attachée au livre qui reste pour moi le plus bel objet car il peut pallier beaucoup de manques et rend fort. On n’est jamais seul, on ne s’ennuie jamais avec un livre. En plus de mes obligations, mes pensées sont toujours tournées vers les écrivains et leur écriture. C’est ce qui domine dans ma vie. D’où l’importance de ces rencontres avec les auteurs qui nous apportent tant de bonheur. La Fête du Livre est un moment d’émotion inestimable pour moi.

Dominique Berthéas


Jean-Yves Dupain, en position de missionnaire

Parmi les auteurs locaux à découvrir sur la Fête du Livre, Jean-Yves Dupain. Natif de Firminy, journaliste indépendant depuis 1998 après avoir collaboré à la Tribune-Le Progrès puis travaillé au sein de la rédaction sportive de l’Union de Reims, ce passionné d’écriture et de voyages vient de publier son premier roman : « Jean, missionnaire des sables » .

Ce gros volume de plus de 300 pages n’inaugure pas son entrée dans le monde de l’édition. Jean-Yves Dupain a déjà signé avant deux guides touristiques sur le Costa Rica et le Panama, et deux ouvrages dédiés au patrimoine ligérien, « Les miscellanées de la Loire par le petit bout de la lorgnette » (2011) et « Loire : cent lieux pour les curieux » (2013) écrit à quatre mains avec son frère Serge.
Mais il s’agit de l’ouvrage le plus ambitieux de son parcours d’écrivain. « Jean missionnaire des sables » est le journal intime d’un jeune séminariste né au 19e siècle dans une famille de paysans de Rozier-Côte-d’Aurec (où vit l’auteur), et qui un beau jour, quitte son Haut-Forez natal pour aller prêcher la bonne parole au Dahomey.
Huit ans
« Une pure fiction » mais inspirée et nourrie par des sources authentiques. « Le point de départ est venu de la lecture de Rouge Brésil. Je me suis alors intéressé aux grands voyageurs foréziens du passé et j’ai découvert qu’il s’agissait surtout de religieux. J’ai jeté les premières notes alors que j’étais sur un balcon, en Birmanie. Puis le récit a pris corps…»
Avant de mettre le point final, huit ans de recherches et d’écriture se seront écoulés ! Un travail de bénédictin pour le nouveau romancier qui s’est plongé notamment dans les archives de La Diana, a écumé les collections du « Tour du Monde »  et « le Journal des voyages » deux hebdomadaires où « des plumes » du XIX , comme Francis Garnier ont décrit leurs propres aventures. Et lu bien sûr les récits de religieux partis vers de lointains horizons.
Quelque part entre le roman de terroir, d’aventure et le récit de voyage , « Jean missionnaire des sables » est en fait le début d’une saga qui comptera deux autres volumes. « Le prochain, que je suis en train de terminer et qui devrait sortir en avril 2014, racontera le voyage de son frère Mathieu. Et le troisième aura pour héros le fils de Mathieu, qui de retour dans le Forez, vivra l’aventure industrielle et syndicale du début du 20e siècle et montera au front sur le Chemin des Dames. »
En ouvrant « Jean, missionnaire des sables » le lecteur est d’emblée transporté dans un autre temps, partageant les aspirations et les découvertes du jeune Forézien, d’autant que l’auteur s’est plu à insuffler à sa prose le style narratif des écrivains du 19e siècle. Dépaysement garanti. Une immersion foisonnante et richement documentée dans la vie quotidienne de l’époque qui a reçu la « mention spéciale » du Prix Claude Fauriel 2013 !

 

Journaliste professionnelle, Dominique vit et travaille à Saint-Etienne

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