Amel B. une vie volée

Amel Ben Tiba, 24 ans,  a été mariée de force en 2011 à son cousin en Tunisie. Abandonnée par son père là-bas, elle vit depuis un enfer.  On l’a retrouve aujourd’hui  en précarité à Saint-Etienne.  Récit d’une Cosette maghrébine.


« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »

Victor Hugo (Préface les Misérables)

amel bentibaIls ont essayé d’en faire une monnaie d’échange dans un « mariage gris » puis de l’abandonner en Tunisie. La petite poucette Amel Ben Tiba a semé des cailloux.  Antigone insoumise à la Loi des Pères, elle se présente aujourd’hui devant la Justice de la France pour faire valoir ses droits.  L’histoire d’Amel est exemplaire. Sans l’abandon par son père et le mariage forcé en Tunisie, Amel serait aujourd’hui française et en CDI.

A 14 ans, son père la fait venir en France

Née à Monastir (Tunisie), Amel est confiée à sa grand-mère maternelle à l’âge de trois jours.  Elle naît prématurée et hors mariage, ce qui est « Haram » en Islam.  Sa mère fuit à Sousse. Son père est alors âgé de 20 ans. Il est  interné en prison pour défaut de pension. Sa grand mère maternelle la recueille et  l’élève alors comme sa fille. Amel partage le quotidien de ses 11 enfants. L’entreprise forestière de charbonnages est prospère.  Durant cette période, Amel garde un contact lointain avec son père. Elle apprend son remariage en 2001 avec une française d’origine tunisienne. De  2005 à 2007, Amel  vit chez la famille paternelle.  Là, les règles familiales sont strictes et sévères.  Son oncle rase sa belle chevelure, pour une lettre d’amour trouvée dans son journal intime. Son père, en 2007, manifeste son désir du regroupement familial, et obtient gain de cause.  Amel débarque en France et à 14 ans, elle découvre sa vie bien ordinaire d’ouvrier du BTP, ne maîtrisant pas la langue, enfermé dans son mutisme, peut-être dans ses remords.

De 2007 à 2011, elle va vivre 4 années  avec son père, ouvrier de 45 ans du BTP (1200€ net), résidant à Rive-de-Gier.

Amel apprend à faire connaissance avec sa belle famille. « Ma belle mère est une matrone vigoureuse et volubile. Elle  est le vrai  chef de famille ». Amel découvre ses quatre demi-frères et sœurs dans un F3, au 31 rue Noire à Rive de Gier. Amel bénéficie d’une autorisation de circulation d’un an comme mineure, puis  d’un titre de séjour de longue durée de trois ans.  La régularisation pour cette jeune femme sans problème, bien intégrée, est attendue pour 2012.

Au cœur des mariages gris

amel-2La famille part en vacances chaque été en Tunisie .  Lors de ces vacances estivales, la jeune fille, jolie et pubère, attise les convoitises. Amel vit cela avec l’insouciance de ses folles années, sans voir ni sentir l’étau se resserrer autour d’elle. A 16 ans, la famille contracte au Bled  son 1er « khotbha ». Le prétendant, un homme de 31 ans, vient demander au tuteur (SIC) la main de la jeune fille et s’ensuit le « Halel » le mariage religieux . La fête passée, le mariage est non consommé. Le contrat est alors rompu. Chacun retourne à ses affaires.  A 17 ans, l’été 2010, la fête est déjà moins belle et innocente. Les secondes fiançailles sont conclues avec un homme de 40 ans , fils de l’oncle de sa belle-mère. Il vit sans papiers en France.

« Pour eux, j’étais une chance d’obtenir un visa pour la France ». L’affaire sent le mariage gris et tourne au fiasco.

Après cet épisode estival, Amel intègre à Rive-de-Gier (42) une section « raccro » pour apprendre le français. Elle  suit une scolarité normale en BEP de Ventes.  La jeune fille est persévérante et motivée. Elle obtient une promesse de CDI dans une entreprise de restauration collective. Ses bulletins scolaires témoignent d’une élève courageuse et volontaire, marquée néanmoins par un contexte familial lourd.

Elle porte le foulard à Rive de Gier (42 Loire)

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A la maison, à Rive-de-Gier,  c’est une autre vie. Amel porte le foulard et assume toutes les corvées ménagères. La belle mère marâtre voit en sa bru une Cendrillon, soumise et rentable. « Elle faisait le ménage, s’occupait de ses frères et portait le foulard » explique son amie Imen (Rive de Gier) . « J’étais la seule adolescente à Rive de Gier qui portait le foulard » explique t-elle.  Je l’enlevais à l’école et au travail ».  Amel bénéficie d’une Bourse, et enchaîne les stages rémunérés Les ressources de la famille s’arrondissent avec cette belle fille providentielle

« C’est quand je suis arrivée en France, qu’ils ont pu acheter deux maisons en Tunisie. Les revenus de la famille montaient à 4000€ ».

A 20 ans, l’infante devient femme, s’occidentalise,  commence à « faire la belle » et enlève le foulard.  « C’était mal vu. » La petite « Poucette » s’émancipe pourtant moralement et financièrement. » A l’issue de l’année scolaire  2011, j’ai obtenu une promesse d’embauche ». Au lieu de cela, elle récolte un Enfer

Le piège tunisien : apatride et orpheline elle tombe dans la prostitution pour manger

amel-1Eté 2011, la famille part traditionnellement en vacances en Tunisie.  Un lointain cousin, le fils de l’oncle de sa belle mère -qu’elle croise un matin par hasard pour la 1ere fois-  verse un dinar tunisien, soit 50 centimes d’euros pour obtenir la main de la belle. Le tuteur procède au mariage religieux et civil   En une semaine, l’ acte de mariage,  la bague et le gâteau sont commandés et réalisés.   Les mariages religieux et en mairie sont célébrés le 18 août 2011 -sans la mère d’Amel- mais en présence de toute la famille élargie.  Les époux n’ont aucune affinités « un homme que je n’aimais pas ».  Alors que la jeune femme veut rompre ce mariage arrangé, son père lui retire de force ses papiers. « Tu es mariée, tu restes avec lui ».  Son père repart le 02 septembre en France, sans elle, avec une vague promesse de lui rapporter des papiers en règle plus tard. Les mois passent, sans nouvelles de son père. Amel, inquiète de la tournure des choses, lance trois avis de recherche. Elle apprend par des amis douaniers et policiers  que son père fait des navettes entre Rive de Gier et la Tunisie. L’avis de recherche est pourtant sans effets.

« Les policiers des douanes et des frontières sont sensibles aux backshischs ». 

La jeune mariée vit chez sa grand mère paternelle avant de rejoindre sa grand mère maternelle. Soutenue par sa grand mère, elle obtient le divorce par consentement mutuel.   Sa grand-mère décède laissant la jeune fille sans famille fiable. Divorcée, répudiée, sans moyens de recours pour retourner en France, elle entre dans une vie clandestine, comme apatride et orpheline dans son propre pays de naissance.

L’argent de la prostitution pour payer les passeurs

Alors commence la vie de débrouilles,. Le jeune couple nourrit le rêve de revenir en France. Pour cela, il faut réunir une somme coquette. Vendeuse, elle peut espérer un salaire de 300 dinars soit 150 €.  Elle arrondit ses fins de mois en enchaînant petits boulots et prostitution.

« C’est l’argent facile. Ils paient 80 dinars. On donne 50 dinars au souteneur. Les filles affichent leurs numéros de téléphones sur les portes des libyens. Moi, j’ai pris soin d »être discrète et de me constituer mon réseau de clients sûrs. Ils me faisaient de beaux cadeaux mais c’est de l’argent vite gagné, vite dépensé. » 

Elle échappe plusieurs fois à la police, et multiplie les clients libyens avides de jeunes femmes. Elle demande de régulariser sa situation, mais ses appels restent lettre morte. Amel s’adresse aux autorités pour obtenir un visa de retour. Les prix annoncés sont exorbitants « On me demandait 5000€ pour le visa » explique t-elle.  « La Tunisie est un Paradis si tu vis riche, un enfer si tu es pauvre » explique t-elle. Ne reste plus alors que le retour par des passeurs. Avec son petit ami, Mohamed, ils fixent la date : ce sera finalement en Février, car les listes sont longues.

Clandestine, elle frôle la mort

Amel B 2C’est le grand soir. Ils embarquent près de Monastir, son village natal.  Pour 1500€ par tête de pipe. Un soir de février, elle prend place dans l’embarcation  avec Mohamed, son compagnon. Les passeurs, des professionnels, font régner la peur sur le groupe (90 personnes entassées) mais leurs méthodes sont « très pros ».  Amel embarque grimée avec pantalons larges, casquette et cheveux attachés.  Elle fera la traversée de deux jours dans la cabine, protégée. L’accostage est une hécatombe. Cris et noyades. 

« J ai nagé jusqu’à la rive, perdant mes papiers, et mon téléphone avec la carte SIM ».

Ils accostent dans un no man’s land, fuient les lieux de contrôle, obtiennent des soutiens de tunisiens, dorment à la mosquée ou dans des squats.  Ils passent deux mois à Rome, plaque tournante de cette filière. Le couple se sépare, avec une promesse de se retrouver pour celui qui le premier « aura fait son trou ». Elle prend la route de la France, lui reste en Italie avec l’espoir de rejoindre de la famille en Suède. Le 06 avril, Amel met les  pieds à Nice. Elle dort dans la gare pendant deux jours. Amel obtient un billet de SOS voyageurs pour rejoindre la Préfecture de Saint-Etienne, lieu de gestion de ses titres de séjours précédents. Elle se rend directement à la Mission locale de Rive-de-Gier. Depuis, elle vit à Saint-Etienne.

Son quotidien à Saint-Etienne : une chaussette sale administrative

unnamedAmel vit donc à Saint-Etienne dans un Purgatoire, alternant espoirs et moments de découragements.  La rage se lit dans ses yeux, rage qui  laisse place aux pleurs en racontant sa vie volée, brindille écartelée entre deux  rives et deux cultures, abandonnée comme une chaussette sale. Elle a plein de rêves dans sa tête, mais s’est forgée une armure de combattante. Amel tient sa vie administrative sous son bras, dans son porte document, et son petit carnet de notes.  Elle trimballe dans sa mallette, toute sa vie, les preuves de ses passages, des photos, des témoignages de soutien. Son quotidien mobilise trois assistantes sociales, des secours alimentaires, deux avocates. Amel a reçue le 30 juin une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français). Assistée de deux avocats, la jeune femme a fait un recours et déposé une demande de pension alimentaire contre son père. Elle ne souhaite pas se dérober aux témoignages sur les « mariages gris », et que son histoire soit connue » si cela peut éviter ce piège à d’autres jeunes filles.« . Sa sincérité est désarmante.

‘Je veux juste qu’il reconnaisse le mal qu’il m’a fait mais je préfère mourir que de retourner en Tunisie’. 

L’ancienne jeune fille, tentée par un moment par le mannequinat et le théâtre, est comme une ombre grise dans les rues de Saint-Etienne. Elle cache son corps sous d’amples tenues.  Amel dort à l’Hôtel Splendide, payé par le 115, mange à midi à l’association SOS violence conjugale. A 24 ans, elle vient d’obtenir une reprise de scolarité.   Elle parfait son français et son éducation occidentale en visionnant  la nuit entière des reportages sur NRJ12. Elle a des rêves de maternité.  Le médecin lui a diagnostiqué un kyste aux ovaires.

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Pourparlers est son troisième enfant numérique. Après une webradio éphémère, « Radio Libertés », et une régie mulitmédia « CPC 3.00 », l’heureux papa est ravi de partager la venue au monde de www.pourparlers.eu. Ce dernier venu entre sur la Toile et fait ses 1eres dents. Il passe déjà en mode « rebelle ». A suivre…
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    Pourparlers est son troisième enfant numérique. Après une webradio éphémère, "Radio Libertés", et une régie mulitmédia "CPC 3.00", l'heureux papa est ravi de partager la venue au monde de www.pourparlers.eu. Ce dernier venu entre sur la Toile et fait ses 1eres dents. Il passe déjà en mode "rebelle". A suivre...

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