Michel Kemper : le livre de la vie

On avait adoré et soutenu  les Vies liées de Lavilliers de Michel Kemper. L’auteur poursuit l’aventure de www.nosenchanteurs.eu, a sorti Johnny Hallyday à la plume et au pinceau (19 novembre 2015) avec des dessins de Jean-marc Héran et prépare un Sarkozy vu par les chansonniers. Même pas peur…..

De Michel Kemper, je ne savais que ce que le rédac-chef de Pourparlers avait bien voulu me dire : « Un ancien directeur de MJC, auteur de livres et fondateur du site nosenchanteurs.eu. Un type super, tu verras. » Nous avions rendez-vous chez lui. Du coup, je ne dirai pas où je me suis rendu ce jour-là. On saura simplement que le bus m’a laissé devant une barre d’immeuble, à quelques kilomètres de Saint-Etienne. C’est là, dans un appartement du rez-de-chaussée, que Michel Kemper m’a invité à rentrer.

Deux choses ont immédiatement capté mon attention : un mur couvert de disques – mais, littéralement, couvert du sol au plafond ; et puis, accrochés au-dessus d’une porte, de grands masques de Gaston Lagaffe et sa bande au complet. Je crois même que Jules-de-chez-Smith-en-face m’a fait un clin d’œil.

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Michel Kemper

Affable, Michel Kemper m’offre une chaise et, à partir de ce moment-là, il ne cessera de parler. Pour faire un café trop clair, raconter les épisodes marquant de sa vie ou l’espèce de signe indien qui le lie à Johnny Halliday, il parlera. Quand il se lèvera pour aller chercher livres et brochures, sa voix continuera de me parvenir depuis la pièce d’à côté.

D’un homme qui parle autant, on se demande toujours, naturellement, s’il a quelque chose à dire. On se demande surtout si l’on ne va pas se noyer dans ce torrent de mots. Au moins autant que le silence mortel du taiseux, l’incohérence du grand bavard est le cauchemar du chroniqueur qui, gavé, saoulé de mots, doit renoncer à classer les informations et écoute, somnolent, son interlocuteur se répandre. Et ce sera Tintin pour l’article.

Heureusement, en homme habitué à écrire sur les autres, Michel Kemper amorce l’entretien de façon très chronologique, ce qui me permet de me mettre dans le bain. Il est né à Troyes, dans l’Aube, il y a 56 ans. Il ne dira rien de ses parents, précise juste qu’il a grandi dans une « barre d’HLM, dans un milieu éloigné des milieux culturels ». On hésite un instant à demander si cet HLM ressemblait à celui où nous sommes, mais pas le temps. Michel Kemper est lancé. Et parle :

J’étais en échec scolaire complet. J’en connais maintenant les raisons, mais peu importe. J’ai été sauvé par un prof de dessin, le seul qui a tout compris et m’a dit : « Cesse d’aller voir les conseillers d’orientation, ce sont tous des cons. Michel, tu vas faire de la typographie. » J’ai fait le CAP et le BEP, les deux seuls diplômes que j’ai jamais eus.

Michel Kemper
Michel Kemper

Il se retrouve à travailler dans une imprimerie appartenant au Parti Communiste Français et y trouve : « Un espace de création merveilleux. Qui offrait beaucoup de liberté et de diversité. »

L’expérience ne fera pas de lui un communiste. Un anticommuniste non plus, d’ailleurs. « Je garde une vraie tendresse pour les militants communistes de bases, les sincères. Mais aucune pour ceux qui les dirigent, bien entendu. » Il n’a jamais été encarté nulle part. Il a 17 ans et organise déjà, en plus de son travail à l’imprimerie, « 2 ou 3 concerts folks par mois. » Il s’immerge avec bonheur dans le milieu associatif et culturel troyen qui le change tellement de l’ambiance familiale. « Un peu d’agit-prop, aussi. » La vie est belle.

Octobre 1978, il apprend la mort de Jacques Brel en prenant son travail dans une imprimerie de labeur de Sainte-Savine et « rumine ça toute la journée. Il fallait que ça sorte, j’en ai fait un article. Le soir, j’avais un autre boulot aux ateliers de Libération-Champagne. C’est parce que la rédactrice en chef n’était pas là que j’ai osé déposer mon article sur son bureau. Plus tard, elle l’a lu, et a déchiré son propre article pour mettre le mien à la place, en éditorial de Libération-Champagne ! C’est comme ça que j’ai commencé à écrire sur la chanson. »

Vers 24 ans, Michel Kemper quitte le milieu de l’imprimerie et se forme à la direction de MJC. Il deviendra le plus jeune directeur de MJC de France, à Epernay.

Il en part au bout d’un an, « pour le travail et pour l’amour – j’ai perdu les deux ! » et débarque dans la Loire, au Chambon-Feugerolles. Quoi qu’il en dise, c’est bien une autre sorte d’histoire d’amour qui commence. A cette époque, faute à un contexte général des plus compliqués, la MJC du Chambon consomme un directeur tous les 4 mois. Belle moyenne. On attend « le directeur de la dernière chance, de préférence un profil de sportif. Et je me pointe, moi, le cultureux… » Erreur de casting ? Mon œil. Il y restera 16 ans, sauvant le poste et la boîte. Et en garde une masse de souvenirs incroyable.

 Cette époque était fabuleuse de créativité, d’inventivité. Nous avions créé un véritable microclimat culturel, en incubant des projets de toutes sortes, transversaux, grâce aux rencontres et collaborations que nous avons rendu possibles, entre des gens de talents très variés.

Michel Kemper
Michel Kemper

Il monte des ateliers d’écriture au succès grandissant et, passionné de bande dessinée, expose et fait venir au Chambon des auteurs comme Baru, Ptiluc, Solé, Tardi, Ferrandez, Lax… Entre autres. « Nous n’exposions que des planches originales, jamais de copies. Pour cette raison, le dessinateur Fred, qui n’a pas accepté, n’est pas venu. »

Pour ces expositions, il fait les choses en grand, allant jusqu’à recréer dans les locaux de la MJC l’univers de l’artiste : « Quand Tardi a poussé la porte, transformé en appartement d’Adèle Blanc-Sec, il s’est exclamé : mais c’est chez moi, ici ! »

Sous la houlette de Michel Kemper, la petite MJC du Chambon-Feugerolles rayonnera au niveau départemental, puis régional, national… A son départ, en 2001, la structure est de taille à mener des projets d’envergure européenne. Elle ne lui survivra pas. Aujourd’hui, le Chambon n’a plus ni MJC, ni centre social.

2016-02-24 18_28_53-NosEnchanteurs _ le Quotidien de la chanson d'expression françaiseEt l’écriture, dans tout ça ? « A un moment, j’ai cumulé les fonctions de directeur de MJC et de correspondant de presse spécialisé en chanson. J’ai écrit des articles dans la presse locale et, là aussi, je me suis forgé une réputation et noué de nouvelles amitiés dans ce milieu. »

Ses articles se lisent, se partagent, et finalement l’amènent à publier, en 2002, son premier recueil : Mes nuits de concert sont plus belles que vos soirées télé. Ce petit livre en forme de compil’ de ses meilleurs textes lui ouvrira la porte sacrée de Chorus, où écrivent les meilleurs journalistes spécialisés. Le numéro contenant sa première contribution paraît. Joie. Et surprise : la Une est consacrée à Johnny, un chanteur qu’il ne goûte guère. « C’était la première fois que je trouvais Johnny sur mon chemin à un moment important de ma vie… D’autres épisodes allaient suivre ! »

En effet, pendant cette période, après un concert d’Hallyday au stade Geoffroy-Guichard, il se retrouve à devoir rédiger un article sur sa prestation et réunit son plus large lectorat pour un article, avec un texte pour le moins mi-figue mi-raisin. En 2009, c’est le drame. Chorus disparaît. Michel Kemper se retrouve orphelin de toute collaboration avec la presse. Il le vit mal et, en plus, a sur les bras quantité d’article qu’il faudrait bien publier.

Le crayonné d'un dessin du Livre (dessin Héran)
Le crayonné d’un dessin du livre (dessin Héran, extrait de la page facebook Johnny Hallyday « Chansons à la plume et au pinceau »)

Pour couronner le tout, le zénith de Saint-Etienne accueille en résidence le personnage désormais incontournable des péripéties de Michel Kemper : l’inoxydable Johnny. « On aurait dit que toute la vie culturelle locale se résumait à lui, ce qui m’agaçait fortement. En réaction, j’avais écrit 3 articles assassins qui, évidemment, ne trouvaient pas preneurs. J’ai trouvé la solution en créant un blog : ça a été nosenchanteurs.eu. A partir de ce jour, j’ai décidé que nosenchanteurs.eu publierait 7 articles par semaine au moins, dimanche compris. » C’était il y a 6 ans et demi. Entre temps, notre homme aura publié, chez Flammarion, la seule vraie biographie non-autorisée de Bernard Lavilliers : Les Vies liées de Lavilliers. Un travail titanesque. « Plus de 6 ans de boulot. Il n’autorise aucun livre sérieusement documenté sur lui. Je ne m’y retrouvais pas dans la masse d’infos que j’avais sur lui, car rien ne concordait. Au final, je suis allé à l’Etat-civil qui, au moins, m’a fourni des renseignements exacts. » Il s’en servira de base pour élaguer une forêt de mensonge plus épaisse que celle d’Amazonie où, d’après lui, Lavilliers n’est jamais allé :

Au final, les deux seuls éléments vrais dans la vie de Lavilliers sont sa naissance à Saint-Etienne et son poste d’ouvrier à la Manufacture d’armes. Le reste est faux. 

Le livre ne lui vaudra aucun procès, mais un silence total des médias. On le comprend comme on veut. « Néanmoins, il continue à se vendre ! »

Aujourd’hui, entre deux projets de livre, Michel Kemper s’occupe de www.nosenchanteurs.eu, qui a pris une forme associative et est devenu un espace de liberté pour la chanson qui n’a que peu, ou pas, accès aux médias. Une quinzaine de collaborateurs, animés par l’esprit de partage et la volonté d’écrire des articles de qualité sur les artistes qu’ils aiment, animent le blog devenu site. « C’est devenu un site le jour de l’élection d’Hollande. C’est pas une blague ! Et puis je vous donne un scoop, le sous-titre va évoluer très prochainement et devenir : le quotidien d’opinions de la chanson. » Opinions avec un « s ».

En 2015, Michel Kemper a publié aux éditions Carpentier un livre sur… Johnny Halliday (« Que voulez-vous ? C’est mon destin. ») et peaufine actuellement le suivant, consacré à une autre de ses « anti-idoles » : Nicolas Sarkozy. Il rigole : « Je me suis forgé un axiome personnel que le livre démontre : nul homme d’Etat n’a été aussi chanté, de son vivant et dans l’exercice de sa fonction, que Sarkozy ! Plusieurs éditeurs sont sur les rangs.» Pour écrire le livre, il a identifié 450 chansons consacrées au personnage. Un autre travail de titan. A sa mesure, quoi.

Bibliographie de Michel Kemper :

– Scènes – Mes nuits de concert sont plus belles que vos soirées télé, auto-édition, 2002

– Mes nuits critiques – scènes tome 2, auto-édition, 2005

– Les Vies liées de Lavilliers, éditions Flammarion, 2010

– Johnny Halliday (avec le dessinateur Héran), éditions carpentier, 2015

 

Né en 1978, artiste-peintre de formation, Mikaël Petit met en scène le corps humain dans des encres et des peintures exposées en France et à l’étranger. Il est aussi écrivain et a publié 2 romans : La Peau de l’ours et La Paire et le maire. Il a illustré Les Coquineries gagasses, sur les brasseries et maisons closes stéphanoises. Son dernier livre L’ombre entière de ton corps (Abatos) est disponible Mikaël Petit vit et travaille à Saint-Etienne

  • Né en 1978, artiste-peintre de formation, Mikaël Petit met en scène le corps humain dans des encres et des peintures exposées en France et à l’étranger. Il est aussi écrivain et a publié 2 romans : La Peau de l’ours et La Paire et le maire. Il a illustré Les Coquineries gagasses, sur les brasseries et maisons closes stéphanoises. Son dernier livre L’ombre entière de ton corps (Abatos) est disponible Mikaël Petit vit et travaille à Saint-Etienne

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