Quand l’Espagne défend le droit à l’information

Vous les sentez venir les jours heureux qui s’annoncent. Il y a un peu plus d’un an, Michael Dias, chroniqueur à Pourparlers, publiait un article sur la liberté d’informer en Espagne. Un sujet d’actualité avec les récents événements de Rennes et les déconvenues survenues au journaliste et confrère David Perrotin

Espagne : attaques contre le droit à l’information

Intimidations, agressions, arrestations, poursuites judiciaires… Face à la police et à des lois de plus en plus restrictives, les journalistes espagnols qui couvrent les manifestations ou les expulsions rencontrent des difficultés grandissantes pour faire leur travail. Certains d’entre eux viennent de lancer la campagne « Sans reporters tu ne le vois pas » pour protester contre les attaques répétées contre la liberté d’informer, et celle de l’être.

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 Cette campagne a été lancée le week-end dernier par la Plateforme pour la Liberté d’Information, en même temps qu’un appel à se prendre en photo un bâillon sur la bouche pour protester contre le projet de Loi de Sécurité citoyenne, que certains ont baptisée « Loi bâillon ». De nombreuses personnes ont répondu en publiant des photos sur lesquelles elles se bâillonnaient ou bâillonnaient des statues. La plateforme, quant à elle, est née en mai 2013 en réaction à l’arrestation à leurs domiciles des photojournalistes Raúl Capín et Adolfo Luján. Ils avaient tous deux été arrêtés sous des prétextes fallacieux après une campagne de propagande de la presse conservatrice (ABCLa Razón) qui les présentait comme des « radicaux » infiltrés dans les manifestations en se faisant passer pour des journalistes. À cette occasion, la plateforme avait lancé sa première campagne, « Sans photographe tu ne le vois pas ».

De nombreux précédents

Ces arrestations sont loin d’être rares et font très souvent l’objet de poursuites judiciaires pour des motifs délirants : occupation illégale, troubles à l’ordre public, outrage, rébellion, jets de bouteilles et de pierres sur des policiers… En juillet 2012, un photographe de 20 minutos, un pompier et un fonctionnaire sont violemment arrêtés après une manifestation. Ils passeront près de 40 heures en garde à vue. En novembre 2012, c’est une cameraman de La Sexta qui passe une nuit en cellule avant de comparaître devant le juge. Plus récemment, ce sont deux photojournalistes qui couvraient une expulsion qui étaient arrêtés, ainsi qu’une médiatrice du collectif Stop Desahucios (Stop Expulsions) et l’homme expulsé de son logement lui-même. Il y a quelques jours, la préfecture de Málaga requérait une amende de 400 € contre un photographe pour avoir photographié une manifestation non autorisée. Le fait de photographier des policiers suffisant à en faire un des organisateurs ! Une liste malheureusement longue.

Violences policières

Barcelone, 14 novembre 2012, Ester Quintana perd un œil après avoir été touchée par un projectile. La police nie avoir tiré et ira jusqu’à affirmer qu’elle a été blessée par les manifestants eux-mêmes. Une vidéo postée sur YouTube démontrera le contraire.

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Photo : Hugo Atman

Une lycéenne frappée à la tête (une plaie de 7 cm et 6 agrafes) lors d’une manifestation tout ce qu’il y a de plus ordinaire à Valence. Un garçon de 13 ans qui reçoit un coup de matraque alors qu’il est avec ses parents. Une jeune fille frappée alors qu’elle marche tranquillement dans la rue. Des policiers infiltrés dans les manifestations. Des personnes de 50, 60 ans, le crâne ouvert et le visage en sang…

Une autre longue liste non exhaustive. Et autant d’images d’agressions et de violence gratuite que la police et le gouvernement ne veulent pas voir diffuser. À l’heure des smartphones et des réseaux sociaux, mission impossible ? Peut-être pas, grâce à la Loi de Sécurité citoyenne que le gouvernement espagnol s’apprête à voter. Son avant-projet prévoit entre autres que le fait de photographier ou de filmer des policiers et de diffuser des images « portant atteinte à leur honneur ou à leur image » (une définition plus que vague) sera passible d’amendes pouvant aller de 30 000 à… 600 000 €. S’il est aujourd’hui extrêmement difficile de photographier ou de filmer les forces de l’ordre durant ce type d’événements, cela risque de devenir tout simplement impossible.


« Nous racontons ce que les grands médias ne racontent pas »

La Plateforme pour la Liberté d’Information est essentiellement composée de journalistes freelance et de journalistes citoyens. L’un d’eux, qui préfère ne pas se mettre en avant puisqu’il s’exprime au nom du collectif, nous a accordé une interview.

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Comment est née cette plateforme ?

Elle est née en 2013 après l’arrestation de Raúl Capín et Adolfo Luján (…) La PLI n’a pas seulement été créée pour défendre le droit des professionnels. Nous pensons aussi que tous les citoyens ont le droit d’informer et d’être bien informés. (…) Beaucoup de journalistes reçoivent des amendes pour avoir fait des photos et des vidéos lors d’occupations, de protestations et de manifestations. D’autres sont également poursuivis pour violation de domicile pour avoir fait des images dans des logements occupés.

Les coups et les appareils cassés sont relativement fréquents dans les manifestations, surtout pour les photojournalistes indépendants et les personnes qui font du streaming. On a également tenté de criminaliser des journalistes en disant qu’il s’agissait d’activistes antisystème ou d’extrême gauche. La stratégie de la police est de ne pas reconnaître les journalistes indépendants en tant que tels, et encore moins les citoyens qui essaient d’informer sur ce qu’il se passe. Ils ne veulent pas accepter que la diffusion de l’information a changé avec Internet. Et que le photoreporter qui travaille pour un média en ligne est aussi légitime que celui qui travaille pour un journal papier important. Ils essaient ainsi de passer sous silence ce qui se passe dans les rues.

As-tu l’impression qu’il y a une différence dans la manière de traiter les journalistes de médias importants et ceux de médias alternatifs, indépendants, ou les journalistes citoyens ?

Bien sûr. Ils laissent les médias du « système » travailler puisqu’ils sont déjà censurés dans leurs propres rédactions. C’est plus difficile de contrôler la presse indépendante.

Avez-vous des soutiens ?

Nous avons le soutien des gens et des plateformes sociales.

Et des soutiens « officiels », comme la FAPE (Fédération des Associations de Journalistes espagnoles) ?

Les associations de journalistes protègent leurs membres et imposent des critères d’admission que beaucoup de freelances ne peuvent pas remplir. Et elles n’acceptent pas les journalistes citoyens.

Les citoyens sont indignés par les reportages qu’ils voient dans certains médias « officiels ». Quand on travaille comme freelance ou pour un média indépendant, c’est très compliqué. Il faut gagner sa crédibilité jour après jour.

Vos seuls soutiens sont donc les médias « alternatifs », indépendants, ou les gens eux-mêmes ?

À titre individuel, nous bénéficions également du soutien de journalistes qui travaillent dans la presse « officielle », comme Jorge Martínez Reverte et Gervasio Sánchez, qui ont posé et nous ont accordé des interviews pour la campagne que nous avons lancée. Mais les télévisions se contentent d’utiliser notre matériel sans rien nous demander et sans nous payer. Javier Couso aussi a posé pour cette campagne.

Les autres sont des reporters, des streamers et des diffuseurs indépendants. Nous nous connaissons tous parce que nous traitons les mêmes sujets. Nous sommes aussi ceux qui subissent le plus la pression de la police en essayant de raconter ce qu’il se passe.

C’est donc plus difficile pour vous que pour d’autres journalistes.

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Nous donnons la parole aux personnes que d’autres médias ignorent. Nous racontons ce que les grands médias ne racontent pas. Nous n’avons peut-être pas les moyens techniques ou économiques qu’ont ces médias, mais nous essayons d’informer selon notre point de vue. Pas depuis un studio mais en étant dans la rue.

L’Espagne n’est pas un pays très avancé technologiquement, mais il y a une réelle capacité à couvrir les événements en streaming. Nous avons plus de 2000 manifestations par an, et il y a des gens très spécialisés là-dedans, comme Stéphane M. GruesoSuysulucha, Ali Stream ou Soul Evolution, entre autres. Il y a aussi de nombreux citoyens qui diffusent en streaming ou qui font de la photo ou de la vidéo.

Sens-tu une différence dans la manière dont sont traités les journalistes depuis l’arrivée du PP au pouvoir ? Ou même dans la manière dont sont traités les citoyens en général ?

Depuis qu’il est au pouvoir, le PP essaie de limiter le droit à l’information par tous les moyens. Il est en train de préparer une Loi de Sécurité citoyenne qui impose des amendes de plus de 30 000 € si on photographie ou filme des policiers. Cela limite drastiquement le droit à l’information. Nous ne pourrons plus couvrir les charges de la police contre les manifestants. Et nous avons assisté à énormément de charges violentes, à beaucoup de violence gratuite (…) Nos images permettent à des gens de montrer qu’ils ont été injustement agressés. Il ne s’agit pas seulement de journalisme. C’est peut-être pour cela que nous sommes gênants pour le gouvernement.

« Ce qui est en jeu c’est le droit des citoyens »

Écrivain, journaliste depuis une quarantaine d’années, Jorge Martínez Reverte a travaillé pour d’importants médias espagnols, comme Cambio 16, El Periódico de Catalunya, TVE ou El País, auquel il collabore aujourd’hui avec une chronique hebdomadaire. Il est l’un des très rares journalistes de cette envergure à soutenir cette campagne.

La majorité des personnes qui apparaissent dans cette campagne sont des journalistes indépendants, de « petits » médias ou de simples citoyens qui essaient d’informer comme ils peuvent. Penses-tu qu’il existe une différence de traitement entre eux et les journalistes de médias plus importants de la part de la police et du pouvoir ?

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Jorge Martínez Reverte

Oui, je crois qu’il y a plus de respect pour les grands médias. Mais c’est différent quand les choses se passent dans la rue. En général la police ne lit pas beaucoup. Quant aux pouvoirs politiques, ils ont évidemment plus de respect pour ces médias-là. Dans la rue, je me sens beaucoup plus proche des « petits ».

Ces journalistes ont de plus en plus de mal à faire leur travail. Penses-tu que cette situation est née ou s’est aggravée avec l’arrivée du PP au pouvoir ?

Il y a toujours des problèmes avec l’autorité, dans tous les pays. Mais il est vrai que le PP rend le travail des médias plus difficile. Ils ont de mauvaises habitudes propres à la droite. En ce qui concerne l’avant-projet de Loi de Sécurité citoyenne, il a de gros vices de mentalité autoritaire. Ce n’est pas franquiste, c’est plus vieux. C’est national-catholique : l’ordre, l’ordre…

En tant que journalistes, nous sommes aussi responsables du fait qu’on réprime nos collègues. Et pour moi ce sont des collègues parce qu’ils font leur travail d’information. Car ce qui est en jeu c’est le droit des citoyens. Nous devons faire en sorte que ce droit reste intact.

 

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