« La danse des jours et des mots » : Du 20 au 26 novembre

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  « La danse des jours et des mots ». « Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, proème, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition ». Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

En guise de prologue

marcel-faureDécider de commencer un journal à plus de 66 ans peut paraître surprenant. Pourtant, j’ai gardé précieusement au fond de moi, cette âme d’adolescent romantique, prompt à s’émouvoir comme à se révolter, mais surtout cette aptitude à m’absenter.

– Tu étais où ?

Est-ce que je sais où j’étais …

Je voudrais surtout parler ici de l’air du temps, de l’arbre, de l’oiseau et du bouquet de zinnias qui se fane doucement sur la table de la cuisine, un peu comme Christian Bobin lorsqu’il écrit :  » Je pense à quelque chose mais je sais pas à quoi « . Suivre la trace du jour qui s’en va. Un roman plus qu’un journal puisque ce n’est pas de la réalité dont il sera question ici. Un journal plus qu’un roman qui fait parfois écho à l’actualité. Chaque petite séquence reste le plus souvent sans suite. Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, proème, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition.

Le quotidien ne saurait en être totalement absent.

Ainsi aujourd’hui, nous avons profité du beau temps, Lloydia et moi, pour aller marcher près de chez nous. Au retour, l’esprit libre et désembué par l’effort, je pianote sur le clavier et les mots me viennent facilement, comme me viennent parfois certaines phrases qui se mettent à danser dans ma tête, et qui s’en vont.

J’aurais donc pu appeler ce journal  » Le journal des petites phrases qui dansent », ou encore « Journal du temps qui passe » j’ai opté pour « La danse des jours et des mots », qui reprend les deux premières formulations.

Dans leur vase, mes zinnias s’en foutent. Tout ce qu’ils veulent c’est un peu d’eau. Survivre jusqu’à demain.

Marcel Faure

Pour servir de préface

« Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture; car je ne suspends pas la volonté rétive de celui-ci au fil interminable d’une intrigue superflue. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l’espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j’ose vous dédier le serpent tout entier. »

 » Charles Baudelaire Le spleen de Paris (les petits poèmes en prose) « 

Dimanche 20 novembre / 0059

Le désespoir est un état d’esprit qu’il faut combattre. Sûr, la vie n’est pas drôle pour beaucoup d’entre nous, chômage, pauvreté, conditions de travail inadmissibles, handicap, santé … qui provoquent l’angoisse du lendemain, mais aussi brisent les couples, et rejettent dans la marge bien des enfants.

Pourtant des gens surnagent. Jamais ils ne renoncent à vivre. Ils continuent d’aimer. Ils sont des joyaux que jamais aucun tas d’ordures ne réussit à avaler. Et surtout, ils gardent leur cœur ouvert, ils aident, ils s’entraident. Ils refusent cette sorte d’assignation à résidence que leur impose leur condition précaire. Oh, le désespoir, ils le connaissent bien, et l’abattement qui va de pair aussi, mais jamais ils ne pleurent sur eux même, mais sur les autres.

Et cela change tout. Le désespoir, ils le pulvérisent d’un sourire. Tous les jours, ils renaissent. Ils éclairent avec constance, avec acharnement. Ils me guident.

Souvent je suis triste, c’est vrai, mais désespéré jamais. Alors je fais ce que je sais faire un peu, quelques lignes pour eux, pour cette joie qu’ils dispensent, pour cette présence d’humanité au cœur de la tourmente, pour cette fierté qu’ils me donnent d’être un homme parmi les hommes, pour eux et pour tous ceux aussi qui œuvrent avec eux.

Le désespoir, ce n’est qu’un sourire qui à pris un coup de couteau, et chacun d’entre nous peut suturer la plaie en partageant le sien.

Lundi 21 novembre / 0060

Quelqu’un gratte à ma porte. Toutes timides, trois petites frimousses, mes trois petites mouettes rieuses du matin. S.O.S. devoirs en détresse.

Mes petites grabotes s’installent autour de la table,Cherine l’appliquée, Nadia la pressée d’en finir,et Maelise la curieuse. Du français et des maths…Si je comprends les questions!

Bon, me voilà lancé dans la technique opératoire!!!???J’ignorais totalement que l’on commençait médecine dès l’école primaire. Ouillouii ouille,bobo ma tête,chacune à son tour, Cherine ,passe nous les bonbons pour nous donner des forces.Il me faut trouver des mots simples,très simples pour mes oisillons ébouriffés, aux yeux ravageurs et avides.Lloydia qui a toujours été très à l’aise avec les enfants,peste à coté de moi,rajoutes on raisonnement sur le mien,mais sa vue…

On aura appris quelques mots nouveaux après avoir bataillé entre doudou et nounours, enfin un ours brun ton doudou Nadia, qui mange du saumon (un poisson Maelise) et se promène sur la banquise lorsqu’il est blanc. Et oui, comme les hommes, les ours sont de toutes les couleurs. La banquise, Nadia, c’est un très, très gros glaçon, oui comme ceux du frigo, mais des milliards de fois plus gros, qui flotte sur l’eau. Un milliard, c’est bien plus grand qu’un million.

Maman qui n’aime pas savoir ses petites chéries loin de ses jupes revient pour la deuxième fois les récupérer. Dommage les filles, on fera des desseins une autre fois.

-J’te dis tu prends,-insiste la maman pour que j’accepte un sachet de petits pains sous plastique en provenance du discount le plus proche.-Si t’as déjà,ti mets au congel.-Qu’il est bon ce pain,même s’il joue un peu à l’élastique sous la dent.

Mardi 22 novembre  / 0061

Michel Butor, pendant une série de vingt émissions radiophoniques, nous a proposé « Une histoire de la poésie. » Il raconte, presque au début, que Victor Hugo convoque les poètes, une longue liste de 99 noms. Cette liste, en soi, est révolutionnaire explique Butor parce qu’elle inclut entre autres, parmi les poètes anciens, un certain nombre d’auteurs de la bible. L’ancien testament n’est plus sacré, mais poétique. Une hérésie pour l’église catholique.

Dans un autre domaine,essayons une liste.A propos de cette rose par exemple dont nombre de poètes se sont saisis.Allons voir si la rose donc…

Amour,poésie,couleur,couleurs,pureté,deuil,Angleterre,François Mitterrand,latin,déclinaisons,universel,jardin,ornementation,décoration,peinture,plante,bois,confiture,parfumerie,Orient,commerce international,merde,…

En établissant cette liste qu’il conviendrait certainement de compléter,j’étais partisans préméditation, et soudain Lloydia me rappelle ce nom de roses que l’on donne parfois à nos déjections, accolé à commerce international,il exprime toute la réticence à ces échanges entachés d’exploitation et de profits démesurés.

Sur le rebord de ma fenêtre, mon bouquet perd ses plumes et m’offre un joli parterre de pétales blancs ourlés de rouge.

Mercredi 23 novembre  / 0062

Vos énumérations, Monsieur Sollers, celles que je qualifiais à tord de remplissage, je les comprends mieux maintenant, quelques oiseaux contenant tous les oiseaux, un roman qui résume tous les romans, une étoile, un point d’ancrage dans notre siècle où viennent s’amarrer tous les auteurs du passé, un tremplin pour l’avenir de la littérature que le temps transforme à nouveau en base arrière, mais aussi un hommage à ce qui nous vient du fond du ciel, du fond des siècles.

Je me glisse par la petite porte. Je me fais tout petit, J’observe cette mise en relation. Plus forts que la dérive des continents, la présence à nos côtés des témoignages de l’humanité toute entière.

Je reprends votre livre où j’en étais resté : «  Tout s’effondre et tout se révèle, c’est un enchantement et une chance à l’envers «  Je ne suis qu’un voleur, mes dieux sont dans les bibliothèques.

Jeudi 24 novembre / 0063
Mes pétales finissent de sécher sur la fenêtre. Plutôt que de les jeter, je les mettrai dans un pot-pourri. Conserver tout l’hiver ces senteurs, me rassasier des couleurs. La beauté qui s’exprime magnifiquement, derrière la transparence du verre. Un trou dans les nuages. Une éclaircie qui ne touche que mon appartement.

Vendredi 25 novembre / 0064

Je bats les cartes, et toujours la même dame de cœur qui sort. Dès la première donne, tu es là, dans chacun des bruits quotidiens. Des bols s’entrechoquent, tu prépares le petit déjeuner, odeurs de pain grillé, confiture de mûres que nous avons ramassées cet été. Un jet d’eau, ton corps nu sous la douche. Un léger glissement sur le sol, tu caresses ma joue. La glissière de l’armoire à vêtement, un pantalon, un chemisier de couleur, jamais du noir, une petite veste douce et chaude.

Tu apparais dans l’embrasure de la porte, virevoltes, attends mon compliment.

– Tu ne me regardes même plus !

– Mais si, ta chaussette gauche est trouée.

Tu cherches ce trou taquin, sorti de mon imagination. Ce brin de colère te va si bien, comme ce chemisier parsemé de marguerites brodées et ce pantalon qui, sur la poche arrière, arbore MAYFLOWER, comme aussi les branches de tes lunettes où sont gravés de minuscules hibiscus. Tous les jours, je te respire comme une prairie au mois de mai.

J’allais oublier les myosotis de tes chaussettes.

Sur le sol,une boule de houx promène son inconscience jusqu’à ce que tu l’écrases.

Samedi 26 novembre / 0065

En route vers une grande surface.Participer à la grand messe de la consommation.Du rouge agressif.Des lettres démesurément aguicheuses raturent un objet.De toutes petites sournoisement tapies dans un bandeau sombre.

Nous sommes braqués par des espèces de voyous publicitaires qui nous menacent. Toutes ces couleurs, ce luxe, cette joie. Nous croyons à un jeu, mais non.

– le progrès ou la vie ?

Et nous, bêtement :

-le progrès,le progrès !

Nous rentrons chez nous, le dos courbé sous le poids des courses et méchamment lardés par cette batterie de couteaux en céramique dont nous n’avions que faire l’instant d’avant. Pas de sang, pas de cadavre, pas d’assassin.

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Photo du profil de Marcel Faure
Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l’histoire d’un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.
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    Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l'histoire d'un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.

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