La danse des jours et des mots. Dis moi comment

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  “La danse des jours et des mots”. “Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, pro aime et pro être, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition”. Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

Dis-moi, comment …

– Dis-moi, comment trouves-tu le soleil ce matin ?

– Mais il fait un temps épouvantable aujourd’hui !

Je ne parle pas de ce froid glacial qui court sous les nuages, plombés. Non, non, mais de ce choc au réveil, de cette joie à faire fonctionner tes muscles,la fraîcheur de l’eau sur ton visage,le goût rouge de l’été dans la confiture de cerises,la tendresse du baiser matinal de tes enfants,la porte de l’immeuble que cette jeune fille a retenu pour t’attendre malgré la morsure du froid sur ses doigts, le bus qui patiente avant de se refermer sur toi … je continue ? L’arbre qui s’ébroue de son givre, la fontaine et sa langue de cristal, le trottoir où danse un acrobate de la glisse, l’odeur des marrons grillés …

Non, tu n’es pas frigide au bonheur, mais comme moi, souvent, tu l’oublies. Ce soir, quand tu rentreras, tes enfants tout excités t’entraîneront dans une sarabande folle avec ce rayon d’or dans leurs yeux qui, si enfin tu le vois, te fera dire en souriant :

– Ça sent la neige pour demain.

Mardi 6 décembre  / 0075

Parfois, je suis condamné au divan. En face de moi, tes yeux soudain gris sombre. Je suis désarmé. Tu parles de l’ennui qui te prend, de la chemise qui me vieillit, de tes regrets, de ton désarrois de me voir rivé à mon stylo, de cette droite qui n’en finit pas de nous sucer, de ta mère qui te hante encore. Tout. Pèle mêle.

Avec toi, je ne sais plus être original, inattendu. Une carte postale par jour pour te dire mon amour ? Éculé. Un colis de pâtes, chaque paquet différent de l’autre, pour surprendre ta gourmandise ? Déjà fait. Une question pour réveiller ta passion botanique ? Je suis à sec. Un projet qui te donnerait un peu de tonus ? Pas d’idées. Ah, béni soit le téléphone s’il se décidait à sonner.

– Tiens, chérie, c’est pour toi.

Mais depuis quelque temps, tu as peur du téléphone. Une mauvaise nouvelle est si vite arrivée. Une amie qui épuise ta gentillesse à force de se répéter, un importun qui voudrait te vendre ce dont tu n’as pas besoin … non pas aujourd’hui.

Et je reste coincé dans ce fauteuil, les yeux perdus dans ce bouquet de chrysanthèmes. Jetons-le, il est fané. Bouger coûte que coûte, sortir de cette léthargie nostalgique, actionner le bouton du bonheur.

Tu te lèves, tu tries, tu coupes, un nouveau vase, tu réordonnes les fleurs, un filet d’eau pure. Tu souris devant cette épure de bouquet, presque un Ikebana. Tu cherches le bon angle pour mieux l’admirer. J’acquiesce d’un signe.

Apaisée par le refrain des couleurs que tu perçois de biais, tu reposes doucement ta tête sur mon épaule.

Mercredi 7 décembre / 0076

Toute colère est salutaire quand son but ultime est de comprendre la vie, mais, à mon sens, ce qui est plus productif, c’est de vivre jusqu’à l’ultime seconde comme si tout était encore possible. Accomplir chaque pas comme si c’était le premier.

Ne te retourne pas, je veille sur tes arrières, je suis ton ombre, tes ailes, ta poussée gravitationnelle, la matrice de tes rêves à venir. Ce petit grésillement dans ton cerveau, oui c’est moi, je me connecte à des possibles que tu ignores encore.

Incurable maladie ? Allons donc ! Cette incurable force, cette incurable joie, cette incurable aptitude au bonheur, c’est sur elle qu’il faut compter pour gagner. Et si dieu existe, qu’il prenne donc une leçon, s’il veut qu’un jour je lui rende sa majuscule.

Ah, j’ai peut-être les genoux à terre, mais la terre est une partie de moi. Tout ce grouillement, cette vigueur, cette capacité à rebondir. C’est l’espoir qui me régénère. Je m’appelle Chris, Stéphane ou Lloydia, je suis vivant et je vous aime.

Jeudi 8 décembre / 0077

Ma nébuleuse fébrile, ma surface immergée, ma lecture intérieure, mon chant inachevé, ma passagère magnifique, mon silence tintinnabulant, mon aurore éblouissante, mon expression primaire, ce mot à peine esquissé.

Demain, ce flot qui te suivra, simple, tranquille, assuré, se moquant des éclaboussures. Aujourd’hui je fais une pause à regarder l’hiver qui se dérobe et le peuplier immobile dans sa volonté de conserver encore quelques feuilles.

Vendredi 9 décembre  / 0078

Mal dormi cette nuit, des mots me ravageaient la tête, pourtant c’étaient des mots gentils mais ils restaient éveillés et moi aussi. Je n’arrivais pas à les ordonner. Lac, lait, lame, lampe, lance lacet, laiterie. Pourtant simple. Soulignez les mots qui ne sont pas entre lait et lance avait dit la maîtresse de Nadia. Oui, d’accord, la logique de l’alphabet.

Dans la phrase d’à côté, il y avait aussi le mot piolet qui traînait entre pic et pin. Ce piolet te sera bien utile ma petite Nadia pour gravir cette montagne de notre langue qui n’est encore pour toi que du patois. Et cours apprendre ta récitation … la chèvre de Monsieur Seguin est encore attachée … mais la suite … Comme toi elle voudra sa liberté. Ne te fais pas manger petite biquette, les mots pour te défendre sont là, tout chaud, dans la grande bergerie de tes livres.

Samedi 10 décembre / 0079

J’ai poussé la porte du Laboratoire central de Max Jacob. Sur la paillasse du labo, j’ai beau décortiquer les poèmes et les mots, je n’arrive pas à pénétrer dans son univers. Quelque chose m’attire comme ce  » On cueillait des poissons à la cime des branches  » ou encore  » Les jurements aux dieux s’échauffaient de patois « , mais je ne suis pas cueilli par l’ensemble.

L’enseigne de ces « syndicats de rescapés » qu’il exhorte aux vertus, ne m’embarque nulle part. Repeindre son âme en blanc, certes, et après.

Je ressens pourtant la sensibilité de cette écriture, son aspect un peu mystique, sa musicalité produite par les mots toqués l’un contre l’autre, c’est la focale de mon regard que je n’arrive pas à régler. Excusez-moi, Max, je vous glisse sous la pile d’attente.

Combien de fois ai-je ainsi abandonné un ouvrage, repris, reposé, pour enfin le dévorer plus tard avec avidité.

À bientôt Monsieur Jacob.

Dimanche 11 décembre / 0080

Alligator, caïman, crocodile, tous équipés d’une mâchoire puissante avec de grandes dents. Cherine vient de réouvrir la boite à mot. « J’aime bien la poésie » dit-elle, savait-elle combien elle me ferait plaisir en parlant ainsi.

            Ding dong, maman s’inquiète « Ah tu es ici »; et par la porte ouverte, s’engouffrent Maelise et Nadia. Cherine avait pris le prétexte d’un devoir, pour rappliquer avec sa feuille pré remplie et sa trousse. Maman n’avait pas eu le temps de dire oui. Sans bruit, elle avait refermé sa porte et traversé le palier, toute seule, comme une grande.

            Plus petit que, plus grand que …

Plus grande Cherine, plus grande avec ta nouvelle assurance à traverser ce palier sans autorisation, entre on va leur tordre le cou à ces maths.

            Pas trop envie, mon appliquée qui aime la poésie. Vite mesurons ces segments. Plus petit que, plus grand que. Après …

            Nadia dessine des drapeaux, recherche le pays sur une carte, Maelise tournicote, ouvre un vieil album, une histoire de caméléon, regarde dans la poêle les râpées en train de cuire.

Après, André Laude et son Animalphabet :

Alligator vert alligator

Je te le jure tu as tort

De lire le journal sans lunettes …

              Nadia soudain attentive, Maelise froufroutant je ne sais où et la voilà qui rapplique pour donner la réplique à une saynète que Nadia avait apprise. Maelise qui, mine de rien, entend tout et retient.

Vous avez envie de goûter les râpées ? Elles sont cuites.

               Plus tard dans la soirée « j’te dis tu prends, » nous avons eu droit à une assiette légumes et viande. Surtout ne pas se sentir redevable. Je prends.

Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l’histoire d’un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.
  • Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l'histoire d'un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.

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