La danse des jours et des mots. L’année titubante

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  “La danse des jours et des mots”. Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, pro aime et pro être, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition. Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

Lundi 26 décembre  / 0095

Elle tient toujours. Désormais seul vestige du printemps et de l’été, elle tient. Sur la plus haute branche, presque à la hauteur de ma fenêtre, rien que pour moi, elle tient, elle, la Mère Courage de toutes les feuilles. Le grand peuplier frissonne sous le froid, secoue ses branches pour se débarrasser d’un reste de givre.

Elle, impassible.

Debout, bien au chaud, chaque jour je la félicite, je l’encourage et je partage avec elle mon bol de sève, euh, de café. Cette façon désordonnée qu’elle a de résister à un léger brin de brise, elle panique. Je ne la quitte pas des yeux, je l’accompagne, je la soutiens. Si je savais grimper aux arbres, malgré les risques et le froid, j’irais la récolter pour que sa chute soit plus douce.

Elle cède.

Bien à plat sur l’air, je la vois hésiter lentement.

Les escaliers quatre à quatre, à chaque saut, mes reins se plaignent, je dois faire un bruit infernal. Avant qu’elle ne touche le sol, il faut … je me dois … vieux fou qui croit encore à ses jambes de vingt ans … course folle dans l’allée … plongeon, enfin glissade sur le verglas … nez en l’air je la vois tourbillonner une dernière fois et venir se poser sur mon ventre.

Les voisins – pas de bobos ? – Non dis-je en souriant.

Ma main comme brancard, elle et moi nous gagnons l’ascenseur. Je vais lui faire un doux linceul entre deux feuilles d’essuie tout. Demain je l’enterrerai dignement au creux d’un livre.

Mardi 27 décembre  / 0096

Dans la rue, quand on croise un inconnu, on devrait sourire, lui parler, comme ça, pour rien, comme si on le connaissait depuis toujours. J’ai osé le faire.

Très vite il m’a indiqué la boutique d’un bouquiniste (Le bruit des vagues ?) qui propose, pour une bouchée de pain, des ouvrages hors du commun. Comment avait-il deviné mon amour des livres ? Nous n’avions débité que quelques banalités, mais avec cœur, et il me lâche cela à brûle pourpoint, touchant juste ce défaut de ma cuirasse. Vous verrez, insiste t-il en tournant les talons.

En avant toutes, droit sur le rayon poésie. Beaucoup d’autoéditions dont les surplus, invendables une fois tous les amis mis à contribution, se retrouvent ici en espérant preneur. Parfois quelques perles, et puis les grands classiques, Lamartine, Ronsard, Job, … bon … je vais vous épargner la liste de Hugo.

Hugo justement, Victor, c’est bien lui, un pavé. Mémoires apocryphes. Curieux titre, pas de date d’édition, 5 euros, j’achète.

J’ouvre au hasard … Ce sera le tombeau de ma feuille :

 » Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin

De courir au jardin un peu chaque matin,

Elle attendait ainsi la feuille qu’on espère

Pour me l’offrir à moi, son vieux barbu de père. « 

Cette version un peu bizarre, je l’avoue me convient parfaitement et feuilletant plus tard le livre, comme un oiseau qui passe, j’aurai avec elle une pensée un peu moins lasse. J’invoquerai alors, les arbres, la forêt et l’univers si vaste.

 

Mercredi 28 décembre  / 0097

Mon voisin, le peuplier se souviendra t-il de sa dernière feuille de l’année ? Dès le printemps, il aura bien plus à faire que de se lamenter. Toutes sèves montantes, il poussera le bourgeon jusqu’au soleil, offrira au vent ses premières feuilles timidement vert pâle, coconnera tendrement les fleurs et leurs secrets de graine. La vie quoi.

Jeudi 29 décembre  / 0098

Lloydia a mis au four le pain à cuire. La maison embaume la croûte dorée. Fragiles et délicates senteurs, longuement s’imprégner les narines, mon cœur est plus léger. Et ce plaisir qu’elle a de cuisiner. Dehors, mon peuplier termine sa gravure de l’an.

Vendredi 30 décembre  / 0099

Encore quelques mois avant que ne reviennent les hirondelles. Il reste un peu de paille dans l’étable et du foin dans la grange. Viens amour, allongeons-nous. Les murs de la chambre s’embrasent aux couleurs du couchant. Main dans la main, sur le couvre lit sable, nos corps tranquilles et sages sur cette plage chaude et douce, nous dérivons.

Samedi 31 décembre  / 0100

La frénésie s’empare à nouveau de la ville. Nous aurons droit ce soir au concert de klaxons. Gratuit, alors pourquoi s’en plaindre ! Troupeaux lâchés dans les rues de décembre broutant des morceaux de rêves bon marché. Il est temps de rentrer. Minuit, l’heure des vœux, des SMS et des grandes résolutions, la nuit trépigne sous le gui. L’année titubante franchit le pas. Klaxons.

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Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l’histoire d’un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.

  • Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l’histoire d’un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.

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