La danse des jours et des mots. La naissance de Robin

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  “La danse des jours et des mots”. “Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, pro aime et pro être, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition”. Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

Lundi 19 décembre  / 0088

Ce patois moderne que j’entends en circulant dans les rues, je n’y comprends plus rien. Idem pour celui de ce jeune vendeur qui me débite la fiche technique de cette télévision écran plat, on dirait un enfant ânonnant sa première récitation.

– Ah bon, fais-je, tout ceci avec ce modèle ? en faisant celui qui a tout compris, mais moi, ce que je voudrais, c’est une télé sans publicité.

Un instant décontenancé, mais il tient à sa vente, il se replie alors sur un vieux modèle,

– Une fin de série, dit-il, moins chère insiste t-il.

– Plus simple ?

Il ne sait pas. Il n’était pas encore embauché à la parution de ce modèle. Il cherche des yeux un appui chez un collègue. Tous sont occupés. Alors je porte l’estocade.

– pouvez-vous me garantir la qualité des programmes … au moins sur une chaîne …

Là, il commence par me prendre pour un malade, se redresse prêt à … et soudain inspiré.

– Arte ? …

Je finis par lui désigner un écran que j’avais repéré dans le catalogue. Je vais me ruiner, bonne pêche pour sa commission; il sourit. Et lorsque je signe enfin :

– Vous alors !

Mardi 20 décembre  / 0089

Il y a quelques jours, une de mes nièces a mis au monde un petit Robin. Je voudrais brorder d’azur cet enfant qui naît. Je ne sais rien encore du bonheur des parents mais celui de sa grand-mère est immense, pour elle comme pour la maman, c’est une première fois.

Sa gorge mouillée au téléphone encore secouée par la peur de cet appel en pleine nuit, puis par l’émotion, laisse éclater une joie communicative.

Pour lui, pour tous les enfants du monde je voudrais rassembler un grand troupeau d’étoiles, toutes plus belles les unes que les autres, chacune avec sa signature de lumière unique. Montez, montez les enfants, nous allons visiter l’univers.

Même la nuit, le ciel n’est jamais noir. Ce sont nos yeux qui ne savent pas voir. Apprenez-nous ce que nous avons oublié, cette innocence première et la candeur insouciante de la vie.

Mercredi 21 décembre  / 0090

L’enchaînement des jours délicieusement sucrés … chocolats confiseurs, papillotes avec des pétards, pâtes de fruits … Ma gourmandise jamais rassasiée … Mon fauteuil accuse le coup et grince davantage. Allez, je cache le tout au fond d’un placard.

C’est horrible. Les enfants n’auront plus rien à Noël. Ma volonté est en déroute. J’ai cambriolé le placard.

Café chez les voisins … douceurs sur la table … Personne pour me taper sur les doigts. Bientôt mon tour de taille n’aura rien à envier à celui de mon hôte. Un gâteau encore chaud sort du four. Je suis perdu. Je m’encercle impitoyablement. Ce soir ce sera soupe claire pour le mauvais garnement que je suis.

Demain j’irai au ravitaillement. Surtout ne pas ouvrir les paquets, sinon, je suis fichu.

Jeudi 22 décembre / 0091

Dans la fièvre insensée qui précède ces jours de fêtes, je ne suis qu’une girouette. Un jour tout chocolat, le lendemain ascète, regrettant mes débauches, je me débats dans mes contradictions.

La ville sonorisée, rythme le pas des promeneurs que les commerces avalent et recrachent plus lourdement chargés. Satisfaire aux coutumes me pèse. Pourtant, tous ces visages, pour une fois souriants, ne pestent plus contre la pluie, le froid, le verglas, et souhaitent que la neige envahisse les rues.

La ville, surchargée de lumières artificielles, fait oublier l’heure tardive. Le tramway bondé rallonge l’heure de pointe. Marrons grillés et vin chaud, personne n’a froid.

Un peu en retrait de ce carrousel échevelé, je guette l’insolite nargué par ce bonheur convenu que Noël convoque une fois l’an.

Vendredi 23 décembre  / 0092

Garde barrière. Hallucinant ! Un garde pour surveiller une barrière ! C’était pourtant la profession de mon père.

Près de la gare SNCF du clapier le passage à niveau est maintenant automatisé. Signalisation sonore, feu rouge et les voies sont protégées, le train peut passer. Avant, chaque passage à niveau était gardé et il fallait descendre la barrière manuellement. Le cheminot de service était prévenu par une sonnerie dans sa petite guérite. Mon père connaissait les horaires par cœur, il pouvait anticiper où retarder cette fermeture.

Ce passage desservait aussi le Puits Couriot, aujourd’hui le musée de la mine stéphanois. Des trains remplis de charbon manœuvraient à longueur de journée. Monter, descendre, remonter, redescendre avec cette foutue manivelle assez lourde à manier. Une passerelle permettait aux piétons de franchir ce lieu sans danger, mais peu l’utilisaient, préférant se faufiler par le côté pour gagner … le droit au repos éternel. C’était la hantise de mon père, que quelqu’un échappe à sa surveillance. Heureusement pour lui, aucun accident grave n’est jamais survenu pendant son service.

Une rue donnant accès à ce passage se nomme encore la rue de la Pareille. Enfant je l’écrivais rue de L’appareil, par confusion avec le mécanisme qu’actionnait mon père. Une recherche récente m’apprend que ce nom désigne une variété d’oseille, probablement une déformation de parelle. C’est tout du moins ce qu’affirme une notice sur une rue lyonnaise portant le même nom.

Mon père, pourquoi maintenant, alors que sur sa tombe, je suis vide et parfois un peu triste de ne rien éprouver. Je revois sa silhouette débonnaire et son sourire qui ne savait pas dire non.

Et c’est comme une flèche m’indiquant le chemin.

Samedi 24 décembre / 0093

C’est affreux, dans les rues il y a plus de Pères Noël que de gens normaux. Les enfants guettent désespérés, ne sachant lequel choisir. Ils ne savent pas non plus que minuit sonnera plusieurs fois, histoire de compter les fuseaux horaires.

Un enfant est seul dans la cohue. Caché dans la nuit, je surgis soudain. Barbe blanche naturelle, veste rouge, c’est moi.

– Papy, crie t-il, joyeux et rassuré.

Allez vous rhabiller Pères Noël de pacotille. Papy assume, papillotes et bisous, Mamy n’est pas loin et tes parents préparent des surprises. Mais chut, j’en ai déjà trop dit.

Souviens-toi du chariot magique, de la lumière crue du flash, de cette photo où tu pleures un peu dans les bras de cet inconnu embarrassé de toi, de la bousculade devant l’allée de neige artificielle et moi qui, à ton age, passait devant ce stand, incrédule, indifférent, déjà dans la marge du temps.

Dimanche 25 décembre  / 0094

Chaque culture ordonnance le temps … Les fêtes, les rites, supports de la cohésion d’un peuple mais aussi de son oppression. Et la douleur infinie des exclus …

Mais aujourd’hui, je ne veux retenir que les yeux qui pétillent, la lumière, l’étoile, le jour qui se lève comme une promesse accomplie et toutes ces petites mains chargées de rêves. Tes bisous sur mes joues.

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Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l’histoire d’un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.

  • Je suis né en …pff … Toujours vivant. Bureaucrate et bibliothécaire en Stéphanie. Stéphanois certes, complètement gaga certainement pas. Ceci est donc l’histoire d’un vieux con toujours vert qui fait danser les jours et les mots.

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