La danse des jours et des mots. L’année titubante

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  “La danse des jours et des mots”. Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, pro aime et pro être, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition. Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

Lundi 26 décembre  / 0095

Elle tient toujours. Désormais seul vestige du printemps et de l’été, elle tient. Sur la plus haute branche, presque à la hauteur de ma fenêtre, rien que pour moi, elle tient, elle, la Mère Courage de toutes les feuilles. Le grand peuplier frissonne sous le froid, secoue ses branches pour se débarrasser d’un reste de givre.

Elle, impassible.

Debout, bien au chaud, chaque jour je la félicite, je l’encourage et je partage avec elle mon bol de sève, euh, de café. Cette façon désordonnée qu’elle a de résister à un léger brin de brise, elle panique. Je ne la quitte pas des yeux, je l’accompagne, je la soutiens. Si je savais grimper aux arbres, malgré les risques et le froid, j’irais la récolter pour que sa chute soit plus douce.

Elle cède.

Bien à plat sur l’air, je la vois hésiter lentement.

Les escaliers quatre à quatre, à chaque saut, mes reins se plaignent, je dois faire un bruit infernal. Avant qu’elle ne touche le sol, il faut … je me dois … vieux fou qui croit encore à ses jambes de vingt ans … course folle dans l’allée … plongeon, enfin glissade sur le verglas … nez en l’air je la vois tourbillonner une dernière fois et venir se poser sur mon ventre.

Les voisins – pas de bobos ? – Non dis-je en souriant.

Ma main comme brancard, elle et moi nous gagnons l’ascenseur. Je vais lui faire un doux linceul entre deux feuilles d’essuie tout. Demain je l’enterrerai dignement au creux d’un livre.

Mardi 27 décembre  / 0096

Dans la rue, quand on croise un inconnu, on devrait sourire, lui parler, comme ça, pour rien, comme si on le connaissait depuis toujours. J’ai osé le faire.

Très vite il m’a indiqué la boutique d’un bouquiniste (Le bruit des vagues ?) qui propose, pour une bouchée de pain, des ouvrages hors du commun. Comment avait-il deviné mon amour des livres ? Nous n’avions débité que quelques banalités, mais avec cœur, et il me lâche cela à brûle pourpoint, touchant juste ce défaut de ma cuirasse. Vous verrez, insiste t-il en tournant les talons.

En avant toutes, droit sur le rayon poésie. Beaucoup d’autoéditions dont les surplus, invendables une fois tous les amis mis à contribution, se retrouvent ici en espérant preneur. Parfois quelques perles, et puis les grands classiques, Lamartine, Ronsard, Job, … bon … je vais vous épargner la liste de Hugo.

Hugo justement, Victor, c’est bien lui, un pavé. Mémoires apocryphes. Curieux titre, pas de date d’édition, 5 euros, j’achète.

J’ouvre au hasard … Ce sera le tombeau de ma feuille :

 » Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin

De courir au jardin un peu chaque matin,

Elle attendait ainsi la feuille qu’on espère

Pour me l’offrir à moi, son vieux barbu de père. « 

Cette version un peu bizarre, je l’avoue me convient parfaitement et feuilletant plus tard le livre, comme un oiseau qui passe, j’aurai avec elle une pensée un peu moins lasse. J’invoquerai alors, les arbres, la forêt et l’univers si vaste.

 

Mercredi 28 décembre  / 0097

Mon voisin, le peuplier se souviendra t-il de sa dernière feuille de l’année ? Dès le printemps, il aura bien plus à faire que de se lamenter. Toutes sèves montantes, il poussera le bourgeon jusqu’au soleil, offrira au vent ses premières feuilles timidement vert pâle, coconnera tendrement les fleurs et leurs secrets de graine. La vie quoi.

Jeudi 29 décembre  / 0098

Lloydia a mis au four le pain à cuire. La maison embaume la croûte dorée. Fragiles et délicates senteurs, longuement s’imprégner les narines, mon cœur est plus léger. Et ce plaisir qu’elle a de cuisiner. Dehors, mon peuplier termine sa gravure de l’an.

Vendredi 30 décembre  / 0099

Encore quelques mois avant que ne reviennent les hirondelles. Il reste un peu de paille dans l’étable et du foin dans la grange. Viens amour, allongeons-nous. Les murs de la chambre s’embrasent aux couleurs du couchant. Main dans la main, sur le couvre lit sable, nos corps tranquilles et sages sur cette plage chaude et douce, nous dérivons.

Samedi 31 décembre  / 0100

La frénésie s’empare à nouveau de la ville. Nous aurons droit ce soir au concert de klaxons. Gratuit, alors pourquoi s’en plaindre ! Troupeaux lâchés dans les rues de décembre broutant des morceaux de rêves bon marché. Il est temps de rentrer. Minuit, l’heure des vœux, des SMS et des grandes résolutions, la nuit trépigne sous le gui. L’année titubante franchit le pas. Klaxons.

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La danse des jours et des mots. La naissance de Robin

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  “La danse des jours et des mots”. “Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, pro aime et pro être, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition”. Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

Lundi 19 décembre  / 0088

Ce patois moderne que j’entends en circulant dans les rues, je n’y comprends plus rien. Idem pour celui de ce jeune vendeur qui me débite la fiche technique de cette télévision écran plat, on dirait un enfant ânonnant sa première récitation.

– Ah bon, fais-je, tout ceci avec ce modèle ? en faisant celui qui a tout compris, mais moi, ce que je voudrais, c’est une télé sans publicité.

Un instant décontenancé, mais il tient à sa vente, il se replie alors sur un vieux modèle,

– Une fin de série, dit-il, moins chère insiste t-il.

– Plus simple ?

Il ne sait pas. Il n’était pas encore embauché à la parution de ce modèle. Il cherche des yeux un appui chez un collègue. Tous sont occupés. Alors je porte l’estocade.

– pouvez-vous me garantir la qualité des programmes … au moins sur une chaîne …

Là, il commence par me prendre pour un malade, se redresse prêt à … et soudain inspiré.

– Arte ? …

Je finis par lui désigner un écran que j’avais repéré dans le catalogue. Je vais me ruiner, bonne pêche pour sa commission; il sourit. Et lorsque je signe enfin :

– Vous alors !

Mardi 20 décembre  / 0089

Il y a quelques jours, une de mes nièces a mis au monde un petit Robin. Je voudrais brorder d’azur cet enfant qui naît. Je ne sais rien encore du bonheur des parents mais celui de sa grand-mère est immense, pour elle comme pour la maman, c’est une première fois.

Sa gorge mouillée au téléphone encore secouée par la peur de cet appel en pleine nuit, puis par l’émotion, laisse éclater une joie communicative.

Pour lui, pour tous les enfants du monde je voudrais rassembler un grand troupeau d’étoiles, toutes plus belles les unes que les autres, chacune avec sa signature de lumière unique. Montez, montez les enfants, nous allons visiter l’univers.

Même la nuit, le ciel n’est jamais noir. Ce sont nos yeux qui ne savent pas voir. Apprenez-nous ce que nous avons oublié, cette innocence première et la candeur insouciante de la vie.

Mercredi 21 décembre  / 0090

L’enchaînement des jours délicieusement sucrés … chocolats confiseurs, papillotes avec des pétards, pâtes de fruits … Ma gourmandise jamais rassasiée … Mon fauteuil accuse le coup et grince davantage. Allez, je cache le tout au fond d’un placard.

C’est horrible. Les enfants n’auront plus rien à Noël. Ma volonté est en déroute. J’ai cambriolé le placard.

Café chez les voisins … douceurs sur la table … Personne pour me taper sur les doigts. Bientôt mon tour de taille n’aura rien à envier à celui de mon hôte. Un gâteau encore chaud sort du four. Je suis perdu. Je m’encercle impitoyablement. Ce soir ce sera soupe claire pour le mauvais garnement que je suis.

Demain j’irai au ravitaillement. Surtout ne pas ouvrir les paquets, sinon, je suis fichu.

Jeudi 22 décembre / 0091

Dans la fièvre insensée qui précède ces jours de fêtes, je ne suis qu’une girouette. Un jour tout chocolat, le lendemain ascète, regrettant mes débauches, je me débats dans mes contradictions.

La ville sonorisée, rythme le pas des promeneurs que les commerces avalent et recrachent plus lourdement chargés. Satisfaire aux coutumes me pèse. Pourtant, tous ces visages, pour une fois souriants, ne pestent plus contre la pluie, le froid, le verglas, et souhaitent que la neige envahisse les rues.

La ville, surchargée de lumières artificielles, fait oublier l’heure tardive. Le tramway bondé rallonge l’heure de pointe. Marrons grillés et vin chaud, personne n’a froid.

Un peu en retrait de ce carrousel échevelé, je guette l’insolite nargué par ce bonheur convenu que Noël convoque une fois l’an.

Vendredi 23 décembre  / 0092

Garde barrière. Hallucinant ! Un garde pour surveiller une barrière ! C’était pourtant la profession de mon père.

Près de la gare SNCF du clapier le passage à niveau est maintenant automatisé. Signalisation sonore, feu rouge et les voies sont protégées, le train peut passer. Avant, chaque passage à niveau était gardé et il fallait descendre la barrière manuellement. Le cheminot de service était prévenu par une sonnerie dans sa petite guérite. Mon père connaissait les horaires par cœur, il pouvait anticiper où retarder cette fermeture.

Ce passage desservait aussi le Puits Couriot, aujourd’hui le musée de la mine stéphanois. Des trains remplis de charbon manœuvraient à longueur de journée. Monter, descendre, remonter, redescendre avec cette foutue manivelle assez lourde à manier. Une passerelle permettait aux piétons de franchir ce lieu sans danger, mais peu l’utilisaient, préférant se faufiler par le côté pour gagner … le droit au repos éternel. C’était la hantise de mon père, que quelqu’un échappe à sa surveillance. Heureusement pour lui, aucun accident grave n’est jamais survenu pendant son service.

Une rue donnant accès à ce passage se nomme encore la rue de la Pareille. Enfant je l’écrivais rue de L’appareil, par confusion avec le mécanisme qu’actionnait mon père. Une recherche récente m’apprend que ce nom désigne une variété d’oseille, probablement une déformation de parelle. C’est tout du moins ce qu’affirme une notice sur une rue lyonnaise portant le même nom.

Mon père, pourquoi maintenant, alors que sur sa tombe, je suis vide et parfois un peu triste de ne rien éprouver. Je revois sa silhouette débonnaire et son sourire qui ne savait pas dire non.

Et c’est comme une flèche m’indiquant le chemin.

Samedi 24 décembre / 0093

C’est affreux, dans les rues il y a plus de Pères Noël que de gens normaux. Les enfants guettent désespérés, ne sachant lequel choisir. Ils ne savent pas non plus que minuit sonnera plusieurs fois, histoire de compter les fuseaux horaires.

Un enfant est seul dans la cohue. Caché dans la nuit, je surgis soudain. Barbe blanche naturelle, veste rouge, c’est moi.

– Papy, crie t-il, joyeux et rassuré.

Allez vous rhabiller Pères Noël de pacotille. Papy assume, papillotes et bisous, Mamy n’est pas loin et tes parents préparent des surprises. Mais chut, j’en ai déjà trop dit.

Souviens-toi du chariot magique, de la lumière crue du flash, de cette photo où tu pleures un peu dans les bras de cet inconnu embarrassé de toi, de la bousculade devant l’allée de neige artificielle et moi qui, à ton age, passait devant ce stand, incrédule, indifférent, déjà dans la marge du temps.

Dimanche 25 décembre  / 0094

Chaque culture ordonnance le temps … Les fêtes, les rites, supports de la cohésion d’un peuple mais aussi de son oppression. Et la douleur infinie des exclus …

Mais aujourd’hui, je ne veux retenir que les yeux qui pétillent, la lumière, l’étoile, le jour qui se lève comme une promesse accomplie et toutes ces petites mains chargées de rêves. Tes bisous sur mes joues.

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La danse des jours et des mots. Mon sang coquelicot

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  “La danse des jours et des mots”. “Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, pro aime et pro être, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition”. Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

Pour mes poussinettes :

L’oiseau et la plume

Un oiseau gris

Dans une cage

Je pleure

Un oiseau bleu

Sur le soleil

Je chante

Un oiseau vert

S’envole

Je cours

Plume d’or

Sur le sol

J’écris

Mardi 13 décembre / 0082

Eh là ! Excusez-moi, je file à la poursuite de mon ombre, ce satané Breton me tire à hue et à dia. Depuis que je lui préfère son ex ami Philippe, celui du manifeste surréaliste, il se comporte avec moi comme un charretier. Je cavale après lui comme un malade.

Nous voilà dans le quartier du Soleil et, au lieu de prendre l’autoroute à droite direction Lyon – Paris, nous la traversons pour rejoindre les crassiers Nord qui rappellent le passé minier de la ville noire. Dans l’ombre portée, du coté opposé à l’autoroute, assis sur de vieilles traverses, une communauté grise se réunit ici. Tous morts depuis longtemps, leurs yeux exorbités grimés de houille, ils mangent, sortis de leurs gandos, ce que les rats ont bien voulu laisser. Nous partageons avec eux un bol de café coupé de vin.

Indifférents à notre présence, ils ruminent leurs amis décédés dans des accidents, coup de grisou après coup de grisou. Leurs poumons silicosés crachent un sang noir qui se confond avec le sol. Un vieux cheval aveugle racle un reste de foin dans la mangeoire et la Sainte Barbe, pas trop fiérote, implore qu’on ne l’égorge pas.

Mon ombre pousse au crime, révolte, grève, et l’on part en chantant se faire fusiller au Brûlé en ramassant au passage les camarades des autres puits. Je note tout cela sur un cahier que me tend Breton. Il me suggère : comment écrire ce que nous sommes si nous ne savons pas d’où nous venons.

Voilà, je suis d’ici, poing levé, banderoles, calicots, mon sang coquelicot.

Mercredi 14 décembre / 0083

Ce soir, je regarde dans le ciel, toutes ces lampes de mineurs allumées. Un grand silence chaud et solidaire m’envahit. Dans ce ciel encombré, chaque génération a son étoile du berger. Bien souvent, il suffit de laisser remonter le mot bonheur à la surface du jour. Tout s’éclaire.

Jeudi 15 décembre / 0084

Parler de tes silences … Ceux où tu t’absentes, qui plongent dans des contrées où je ne peux te suivre. Je n’y suis pas autorisé. … ceux un peu tristes, meublés de reflets gris et de peines … la maladie de ta mère, sa mort physique, mais surtout toute cette période trop longue où son esprit vide naviguait déjà loin de toi.

Tes silences reposés, vidés de toute substance, l’eau apaisée et claire d’un étang sans les rides du vent. … Ceux productifs, dont je sens bien qu’ils vont exploser en idée qu’il te faudra exploiter rapidement.

Tes silences gourmands lorsque tes yeux parlent pour toi devant une envie de chocolat ou de pizza … ceux qui invitent à la confidence et qui écoutent … Ceux indécis qui tournent en ronds et s’entrechoquent en longs soupirs. … Ceux prêts à se rompre et qui ne rompent pas.

Tes silences, ceux qui chantent, qui rient, qui dansent et qui me font chavirer dans tes bras. … ceux qui se confondent avec la patience des arbres, la beauté des campanules ou celle d’une Lloydia, cette beauté qui te pare dès que ta main s’égare le long d’une tige et que tu respires l’odeur du lilas ou du genêt.

Et ce silence, posé maintenant sur tes lèvres souriantes, que je contemple béatement et qui a la délicatesse et l’agilité d’une libellule.

Vendredi 16 décembre / 0085

Lorsque je sors avec toi, j’emporte toujours un livre. Si la maison s’écroule en notre absence, j’aurai sauvé l’essentiel.

Samedi 17 décembre / 0086

Parfois je sens une force en moi, une force qui pourrait tout balayer. Je pose mes mains sur les yeux de Lloydia pour lui insuffler cette puissance, cette énergie qui à travers moi, monte de la terre.

Rien ne se passe. Lloydia a cru à un jeu. Je n’ai rien dit. À distance, je recommence. Je persévère au point d’en avoir mal aux doigts. Sûr un jour j’y arriverai. Peut-être faudrait-il tenter un transfert … je suis encore trop égoïste pour cela.

Pendant cette poignée de secondes où je reste concentré sur la lumière pour qu’elle inonde à nouveau tes yeux, je sais combien ton cœur est une fenêtre pleine de clarté douce et profonde.

Dimanche 18 décembre / 0087

A la recherche du houx dans la forêt. Crissement du sol gelé. Sous la morsure du froid, des branches frissonnent. Plus un insecte, encore moins un oiseau tous partis migrés au loin ou se rapprochant du cœur des villes pour gagner quelques degrés de chaleur. Toute la poussière a été ramassée par le givre. L’air si pur … Le bleu plus profond … Léger halo de la respiration … De petites aiguilles semblent se figer dans le nez à chaque inspiration.

Quelques coups de sécateur, nous ramassons nos rameaux. Les petites boules rouges égayeront de leurs braises la table de Noël.

La place de l’hôtel de ville fait la roue. De loin on peut voir les lumières du manège au dessus des toits, de près il domine les baraques installées sur l’esplanade. Chacune est décorée avec des branches de sapin et de houx. Un carrousel de chevaux de bois aimante vers lui les enfants. Tout près, un père Noël invite à la photo souvenir. Les plus petits des enfants ont peur, d’autres le couvrent de bisous. Des ados se moquent un peu mais dans leurs yeux, déjà cette nostalgie de l’enfance.

A la maison, les premières boules tombent sous le choc thermique. Je me précipite pour les ramasser avant que Lloydia ne les écrase sous ses pantoufles. Il en sera ainsi pendant quelques semaines, régulièrement je partirai à la chasse de ces sournoises beautés avant qu’elles ne terminent en purée.

Le piquant des feuilles de houx coupe mes ardeurs poétiques. J’ai du mal à lui associer de belles images hors celle des fêtes de fin d’année. Mes plongées à quatre pattes sous la table de la salle à manger impriment trop leurs souvenirs au creux de mes reins.

La danse des jours et des mots. Dis moi comment

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  “La danse des jours et des mots”. “Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, pro aime et pro être, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition”. Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

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La danse des jours et des mots semaine 2

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  « La danse des jours et des mots ». « Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, proème, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition ». Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

Lundi 28 novembre  / 0067

marcel-faureUne de mes voisines, un certain volume corporel et une voix de poissonnière, clame le rouge aux joues qu’elle égorgera le goret qui jette ses ordures par la fenêtre. Elle est plantée sur le parking, un reste de salade dans les cheveux. Elle menace les étages hauts perchés. Une virtuose du vocabulaire de salle de garde.

J’envisage une récidive pour entendre à nouveau ce régal de noms d’oiseaux. Irréalisable, nous sommes sur le même palier. Quand elle remonte enfin, en bon hypocrite que je suis, je n’irai pas compatir. Je n’ose provoquer un second récital privé.

Mardi 29 novembre / 0068

Cette belle expression, toujours relevée dans Sollers «  liberté du cœur « , pour parler des aventures amoureuses que son personnage se permet. Mais où se trouve la frontière entre un personnage et son auteur.

Ce qui est scandaleux, lorsqu’un cœur est pris, ce sont ces barreaux qui l’enferment si durement. Un jour ils cèdent brusquement ou ils s’érodent avec le temps et ce cœur libre ne sait plus vivre hors de sa prison.

Je ne fais pas l’apologie de l’adultère mais celle du pardon, au nom de cette liberté du cœur. Pas de trucages, de rafistolages, ni pour de fausses ni pour de vraies raisons, l’avenir incertain, les enfants, le quand dira t-on, ou la maison qu’il faudrait partager, non, un vrai pardon. Et peut-être un peu d’admiration pour cette liberté que l’on se refuse.

Et si la cage est ouverte, l’oiseau ne s’envolera peut-être jamais. Pourquoi le ferait-il si l’horizon n’est plus une provocation.

Mercredi 30 novembre / 0069

Ici l’on s’aime à toutes heures. Ce pourrait être l’enseigne d’un hôtel de passe, comme celui, plus narcissique,d’un salon où l’on prend soin de soi,massages,méditation,parfums d’Orient…

Mais dans ma tour plurielle, tous ces enfants qui naissent … du studio au F5 partout l’on s’aime. Tard dans la nuit, en milieu de journée, dans la cuisine au salon ou dans la chambre … et qui grandissent.

9h30, papa et maman sont au travail. Au dessus de ma tête, la sarabande du matelas. On sèche les cours jeune homme ! Qui est venu vous rejoindre ? La belle et plantureuse maman du troisième ou la petite brune qui descendait du bus cinq minutes plus tôt.

Parfois on retrouve les restes d’une urgence, dans l’ascenseur. Il passe aussi d’étranges objets volants par les fenêtres. Imaginez ma voisine avec … un bel orage en perspective.

Je ne veux pas des drames qui se nouent, des ruptures, des violences. J’aime ma tour, vibrante, écornant le ciel de son plaisir, dressée, fière au dessus de la ville. J’aime ma tour, ruisselante d’enfants, de rires, d’émotions.

10h45 une déflagration étouffée à l’autre bout de la ville, la tour « plein ciel » réduite en poussière.

Jeudi 1er décembre / 0070

La raison nous impose de croire en la version officielle : il faut travailler pour vivre. Mais que faisais-tu avant d’aller au boulot : rien. À quoi rêves-tu pendant que tu bosses : à ne rien faire, c’est quoi les vacances : s’allonger sur la plage et ne rien faire. Dois-je développer ?

Je n’ai jamais eu ce courage de ne rien faire. Souvent je le regrette.

Vendredi 2 décembre/ 0071

Je me lève. J’enfile ma robe de chambre. Je m’assieds sur une chaise ou dans un fauteuil. J’attends.

Un mot passe. Je souffle dessus pour attiser sa braise, je tisonne le fourneau. Le bois s’enflamme. Le feu crépite doucement. Le spectacle se met en place.

D’autres lieux, la nuit, un feu de camp, quelqu’un chante. Une grosse branche bien sèche ravive la flamme, projections incandescentes, lucioles rougeoyantes. Plus tard, allongés dans un sac de couchage, nous espérons des étoiles filantes. Mais très haut, un nuage ronge notre ciel de lit. Qui donc s’est endormi le premier ?

Ici, dans un mot, un seul, il y a toute une nébuleuse de signes à explorer. Dans chaque bouche il se réinvente, et si la bouche est tendre, des fruits mûrs s’envolent et séduisent.

Et celui-ci de mot, entièrement utilitaire, – bois – que j’allais négligemment ajouter au bûcher, le voici sculpture, maison, piano, jouet, chaise, table, buffet, ou bien vivant et encore arbre à pain, cerisier, frêne, chêne, épicéa, ébène, sapin, forêt, … – bois – et l’onde se répand en cercles concentriques. Bois, un mot initiatique qui se cache dans chaque essence, dans chaque utilisation.

Samedi 3 décembre / 0072

Pourquoi cette odeur de fumée dans mes narines ? Chauffage collectif par le sol, cuisinière électrique, dans cet univers aseptisé toute odeur inquiète. Rien ne doit s’échapper de la hotte aspirante,

Sur la colline,dans les jardins ouvriers,quelqu’un brûle des feuilles mortes,Légère et entêtante,l’odeur s’insinue jusqu’au cœur des maisons.

Ailleurs,il y a longtemps ,la cheminée refoule , toute la bande d’amis tousse. Pour que le tirage se fasse, il faut ouvrir la porte extérieure qui donne sur une cour pavée de lauzes disjointes.Nousavons25-30ans,nous sommes heureux,nous refaisons le monde.

Aujourd’hui, toujours à refaire le monde. Aller de l’avant même si chacun de nos pas est minuscule. Le nez en l’air, suivre la piste du jardinier, nettoyer, remettre en état, préparer imperceptiblement le sentier que d’autres emprunteront. Demain l’air sera libre de droits.

Dimanche 4 décembre / 0073

Résultat d’images pour serge kervalUn héron passe dans mon ciel de ville. Perdu ? Non, il part là bas en direction de la Loire et des étangs. Que cherchait-il ici ? L’étal d’un poissonnier ? Il calligraphie son message d’ailes sur les courbes de l’air.

Cette langue scintillante au pied des dernières collines, c’est elle, ma belle encore sauvage. Elle file, vers Orléans, les châteaux et Saint-Nazaire, pour mêler son tumulte à celui de l’océan.

Une ballade que chante Serge Kerval, décrit la Loire comme une jeune fille peu farouche qui se donne volontiers, au roi comme au roturier. Les berges effrontées abritent bien des amours ingénus. À chaque méandre son doux secret. J’en connais quelques uns qui me vinrent aux oreilles; mais chut …

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« La danse des jours et des mots » : Du 20 au 26 novembre

Marcel Faure tient son journal quotidien. Pourparlers vous livrera, chaque week-end, durant une année, les pages de  « La danse des jours et des mots ». « Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, proème, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition ». Puissent ces mots dansés faire écho dans d’autres consciences.

En guise de prologue

marcel-faureDécider de commencer un journal à plus de 66 ans peut paraître surprenant. Pourtant, j’ai gardé précieusement au fond de moi, cette âme d’adolescent romantique, prompt à s’émouvoir comme à se révolter, mais surtout cette aptitude à m’absenter.

– Tu étais où ?

Est-ce que je sais où j’étais …

Je voudrais surtout parler ici de l’air du temps, de l’arbre, de l’oiseau et du bouquet de zinnias qui se fane doucement sur la table de la cuisine, un peu comme Christian Bobin lorsqu’il écrit :  » Je pense à quelque chose mais je sais pas à quoi « . Suivre la trace du jour qui s’en va. Un roman plus qu’un journal puisque ce n’est pas de la réalité dont il sera question ici. Un journal plus qu’un roman qui fait parfois écho à l’actualité. Chaque petite séquence reste le plus souvent sans suite. Un face à face, un corps à corps avec les mots, poème, proème, à chaque lecteur d’en trouver sa propre définition.

Le quotidien ne saurait en être totalement absent.

Ainsi aujourd’hui, nous avons profité du beau temps, Lloydia et moi, pour aller marcher près de chez nous. Au retour, l’esprit libre et désembué par l’effort, je pianote sur le clavier et les mots me viennent facilement, comme me viennent parfois certaines phrases qui se mettent à danser dans ma tête, et qui s’en vont.

J’aurais donc pu appeler ce journal  » Le journal des petites phrases qui dansent », ou encore « Journal du temps qui passe » j’ai opté pour « La danse des jours et des mots », qui reprend les deux premières formulations.

Dans leur vase, mes zinnias s’en foutent. Tout ce qu’ils veulent c’est un peu d’eau. Survivre jusqu’à demain.

Marcel Faure

Pour servir de préface

« Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture; car je ne suspends pas la volonté rétive de celui-ci au fil interminable d’une intrigue superflue. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l’espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j’ose vous dédier le serpent tout entier. »

 » Charles Baudelaire Le spleen de Paris (les petits poèmes en prose) « 

Dimanche 20 novembre / 0059

Le désespoir est un état d’esprit qu’il faut combattre. Sûr, la vie n’est pas drôle pour beaucoup d’entre nous, chômage, pauvreté, conditions de travail inadmissibles, handicap, santé … qui provoquent l’angoisse du lendemain, mais aussi brisent les couples, et rejettent dans la marge bien des enfants.

Pourtant des gens surnagent. Jamais ils ne renoncent à vivre. Ils continuent d’aimer. Ils sont des joyaux que jamais aucun tas d’ordures ne réussit à avaler. Et surtout, ils gardent leur cœur ouvert, ils aident, ils s’entraident. Ils refusent cette sorte d’assignation à résidence que leur impose leur condition précaire. Oh, le désespoir, ils le connaissent bien, et l’abattement qui va de pair aussi, mais jamais ils ne pleurent sur eux même, mais sur les autres.

Et cela change tout. Le désespoir, ils le pulvérisent d’un sourire. Tous les jours, ils renaissent. Ils éclairent avec constance, avec acharnement. Ils me guident.

Souvent je suis triste, c’est vrai, mais désespéré jamais. Alors je fais ce que je sais faire un peu, quelques lignes pour eux, pour cette joie qu’ils dispensent, pour cette présence d’humanité au cœur de la tourmente, pour cette fierté qu’ils me donnent d’être un homme parmi les hommes, pour eux et pour tous ceux aussi qui œuvrent avec eux.

Le désespoir, ce n’est qu’un sourire qui à pris un coup de couteau, et chacun d’entre nous peut suturer la plaie en partageant le sien.

Lundi 21 novembre / 0060

Quelqu’un gratte à ma porte. Toutes timides, trois petites frimousses, mes trois petites mouettes rieuses du matin. S.O.S. devoirs en détresse.

Mes petites grabotes s’installent autour de la table,Cherine l’appliquée, Nadia la pressée d’en finir,et Maelise la curieuse. Du français et des maths…Si je comprends les questions!

Bon, me voilà lancé dans la technique opératoire!!!???J’ignorais totalement que l’on commençait médecine dès l’école primaire. Ouillouii ouille,bobo ma tête,chacune à son tour, Cherine ,passe nous les bonbons pour nous donner des forces.Il me faut trouver des mots simples,très simples pour mes oisillons ébouriffés, aux yeux ravageurs et avides.Lloydia qui a toujours été très à l’aise avec les enfants,peste à coté de moi,rajoutes on raisonnement sur le mien,mais sa vue…

On aura appris quelques mots nouveaux après avoir bataillé entre doudou et nounours, enfin un ours brun ton doudou Nadia, qui mange du saumon (un poisson Maelise) et se promène sur la banquise lorsqu’il est blanc. Et oui, comme les hommes, les ours sont de toutes les couleurs. La banquise, Nadia, c’est un très, très gros glaçon, oui comme ceux du frigo, mais des milliards de fois plus gros, qui flotte sur l’eau. Un milliard, c’est bien plus grand qu’un million.

Maman qui n’aime pas savoir ses petites chéries loin de ses jupes revient pour la deuxième fois les récupérer. Dommage les filles, on fera des desseins une autre fois.

-J’te dis tu prends,-insiste la maman pour que j’accepte un sachet de petits pains sous plastique en provenance du discount le plus proche.-Si t’as déjà,ti mets au congel.-Qu’il est bon ce pain,même s’il joue un peu à l’élastique sous la dent.

Mardi 22 novembre  / 0061

Michel Butor, pendant une série de vingt émissions radiophoniques, nous a proposé « Une histoire de la poésie. » Il raconte, presque au début, que Victor Hugo convoque les poètes, une longue liste de 99 noms. Cette liste, en soi, est révolutionnaire explique Butor parce qu’elle inclut entre autres, parmi les poètes anciens, un certain nombre d’auteurs de la bible. L’ancien testament n’est plus sacré, mais poétique. Une hérésie pour l’église catholique.

Dans un autre domaine,essayons une liste.A propos de cette rose par exemple dont nombre de poètes se sont saisis.Allons voir si la rose donc…

Amour,poésie,couleur,couleurs,pureté,deuil,Angleterre,François Mitterrand,latin,déclinaisons,universel,jardin,ornementation,décoration,peinture,plante,bois,confiture,parfumerie,Orient,commerce international,merde,…

En établissant cette liste qu’il conviendrait certainement de compléter,j’étais partisans préméditation, et soudain Lloydia me rappelle ce nom de roses que l’on donne parfois à nos déjections, accolé à commerce international,il exprime toute la réticence à ces échanges entachés d’exploitation et de profits démesurés.

Sur le rebord de ma fenêtre, mon bouquet perd ses plumes et m’offre un joli parterre de pétales blancs ourlés de rouge.

Mercredi 23 novembre  / 0062

Vos énumérations, Monsieur Sollers, celles que je qualifiais à tord de remplissage, je les comprends mieux maintenant, quelques oiseaux contenant tous les oiseaux, un roman qui résume tous les romans, une étoile, un point d’ancrage dans notre siècle où viennent s’amarrer tous les auteurs du passé, un tremplin pour l’avenir de la littérature que le temps transforme à nouveau en base arrière, mais aussi un hommage à ce qui nous vient du fond du ciel, du fond des siècles.

Je me glisse par la petite porte. Je me fais tout petit, J’observe cette mise en relation. Plus forts que la dérive des continents, la présence à nos côtés des témoignages de l’humanité toute entière.

Je reprends votre livre où j’en étais resté : «  Tout s’effondre et tout se révèle, c’est un enchantement et une chance à l’envers «  Je ne suis qu’un voleur, mes dieux sont dans les bibliothèques.

Jeudi 24 novembre / 0063
Mes pétales finissent de sécher sur la fenêtre. Plutôt que de les jeter, je les mettrai dans un pot-pourri. Conserver tout l’hiver ces senteurs, me rassasier des couleurs. La beauté qui s’exprime magnifiquement, derrière la transparence du verre. Un trou dans les nuages. Une éclaircie qui ne touche que mon appartement.

Vendredi 25 novembre / 0064

Je bats les cartes, et toujours la même dame de cœur qui sort. Dès la première donne, tu es là, dans chacun des bruits quotidiens. Des bols s’entrechoquent, tu prépares le petit déjeuner, odeurs de pain grillé, confiture de mûres que nous avons ramassées cet été. Un jet d’eau, ton corps nu sous la douche. Un léger glissement sur le sol, tu caresses ma joue. La glissière de l’armoire à vêtement, un pantalon, un chemisier de couleur, jamais du noir, une petite veste douce et chaude.

Tu apparais dans l’embrasure de la porte, virevoltes, attends mon compliment.

– Tu ne me regardes même plus !

– Mais si, ta chaussette gauche est trouée.

Tu cherches ce trou taquin, sorti de mon imagination. Ce brin de colère te va si bien, comme ce chemisier parsemé de marguerites brodées et ce pantalon qui, sur la poche arrière, arbore MAYFLOWER, comme aussi les branches de tes lunettes où sont gravés de minuscules hibiscus. Tous les jours, je te respire comme une prairie au mois de mai.

J’allais oublier les myosotis de tes chaussettes.

Sur le sol,une boule de houx promène son inconscience jusqu’à ce que tu l’écrases.

Samedi 26 novembre / 0065

En route vers une grande surface.Participer à la grand messe de la consommation.Du rouge agressif.Des lettres démesurément aguicheuses raturent un objet.De toutes petites sournoisement tapies dans un bandeau sombre.

Nous sommes braqués par des espèces de voyous publicitaires qui nous menacent. Toutes ces couleurs, ce luxe, cette joie. Nous croyons à un jeu, mais non.

– le progrès ou la vie ?

Et nous, bêtement :

-le progrès,le progrès !

Nous rentrons chez nous, le dos courbé sous le poids des courses et méchamment lardés par cette batterie de couteaux en céramique dont nous n’avions que faire l’instant d’avant. Pas de sang, pas de cadavre, pas d’assassin.

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